80 %
des Cambodgiens vivent en milieu rural
12 000
personnes bénéficient de la réhabilitation des canaux
26 millions
Montant total du projet, en euros
Dans la province de Kampong Thom, au Cambodge, la culture du riz était menacée par les effets déjà tangibles du changement climatique. La réhabilitation d’un vaste système d’irrigation diversifie la production et redonne vie à l'activité agricole locale.

Novembre 2017, village de Khvaek, au nord du pays. Dans quelques jours, les fermiers vont récolter le riz qui sera battu, séché et versé dans des sacs de 50 kilos pour être vendu. Avant de répéter le processus. Ici, cultiver du riz plus d’une fois par an a longtemps été une gageure. Malgré plusieurs petites rivières parcourant la région, il n’y avait pas d’accès fiable à l’eau tout au long de l’année.

Avec le changement climatique, la situation a empiré. Durant la saison sèche, il n’y avait parfois pas d’eau pour les cultures. Pour survivre, la plupart des familles partaient travailler sur des sites de construction de Phnom Penh. Grâce à la réhabilitation du système d’irrigation soutenue par l'AFD depuis 2000, leur vie a changé. Aujourd'hui, un réseau de canaux bénéficie à des milliers de fermiers. L’irrigation a également offert la possibilité aux agriculteurs de cultiver des légumes et de s’essayer aux champs de riz multiples. 
 

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Kan Nang, une vie meilleure
Devant sa petite maison entourée d’immenses potagers, Kan Nang, 59 ans, est fier de montrer aux visiteurs les treillis qu’il a installés et qui regorgent de courges, de salades…

« Mon gagne-pain a progressé de 30 % depuis qu’ils ont réhabilité les canaux. Pour la production de riz, c’est une augmentation de 70 %, explique-t-il. Avant, je ne pouvais faire pousser qu’une seule fois par an. Maintenant, c’est deux, voire trois fois ». Avec ce revenu supplémentaire, il a pu acheter des terres pour ses enfants dont la valeur est déjà passée de 200 à 10 000 dollars l’hectare.

« Vous n’avez pas besoin d’aller dans un autre pays ou une autre province pour voir la différence : à deux kilomètres d’ici, il n’y a pas d’irrigation. Et là-bas, c’est sec », assure Nang. Il y a eu quelques problèmes de gestion mais si les aménagements d’irrigation fonctionnaient parfaitement, Nang en est convaincu, la communauté dans son ensemble serait immunisée contre les effets des crues et des sécheresses : « Il n’y aurait plus de problème avec le changement climatique ».
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Chun Peng Long et l’importance des canaux
Le Cambodge suit un cycle saisonnier de crues : entre mai et novembre, la mousson gonfle les lacs du pays, poussant l’eau et ses nutriments dans les terres alentour. Quand la pluie s’arrête et que l’eau recule, en revanche, il y a peu d’endroits où le sol reste suffisamment riche ou humide pour les cultures de saison sèche. Même durant la période angkorienne, l’irrigation était un moyen crucial pour maintenir la productivité agricole. Des siècles plus tard, le changement climatique et l’augmentation de la population ont rendu l’accès à l’eau encore plus indispensable.

« Les canaux permettent de s’adapter au changement de climat, explique Chun Peng Long, directeur du service des eaux de la province de Kandal. Ils peuvent apporter l’eau en cas de sécheresse et, s’il y a une crue, ils permettent de déplacer l’eau des zones inondées à la rivière. Ils agissent comme une sorte de régulateur. »

Dans le district de Saang, dans le sud de la province de Kandal à 30 kilomètres de la capitale, l’AFD a participé à la réhabilitation de sept canaux d’épandage de crues (appelés « prek ») longs de 2 000 mètres, passant d’est en ouest à travers une zone inondable jusqu’à la rivière Bassac. De chaque côté, des centaines de lopins de terre remplis de vergers et de plantations de légumes. Comme les canaux d’irrigation de la province de Kampong Thom, les preks de Kandal ont remplacé les puits et permis les récoltes tout au long de l’année, même pendant les périodes de sécheresse.
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Une nouvelle vie pour la famille de Chhuon Kim Sreng
Chhuon Kim Sreng est l’un des nombreux agriculteurs qui ont tiré bénéfice de la réhabilitation des preks. Nous sommes au début de la saison sèche mais il montre fièrement sa plantation de haricots-asperges. Lorsque ces légumes seront récoltés, dans deux mois, il passera à la courge amère puis à la canne à sucre. Avant, il ne plantait qu’une fois par an.

« Ma vie s’est nettement améliorée depuis cinq ans, sourie-t-il. Avec mes revenus, j’ai rénové ma maison et j’ai plus d’argent pour l’éducation de mes enfants ». Avant de pouvoir récolter toute l’année, Kim Sreng devait souvent emprunter pour nourrir sa famille et son épouse devait travailler chez un autre paysan pour payer les dettes. Aujourd’hui, il assure lui-même la subsistance de toute sa famille et aimerait voir l’irrigation s’étendre : « Ce serait bien que tous les agriculteurs puissent bénéficier de ça, ils pourraient récolter plus ».
De l’herbe à vache aux « légumes partout »
Infrastructures, aides techniques, relocalisation de l’emploi : la réhabilitation des canaux apporte bien plus que de l’eau.

Huot Chanthou se dirige vers le marché quand elle s’arrête pour vanter les mérites des canaux. À l’arrière de sa moto cabossée repose un sac débordant de salades, l’un des multiples légumes qu’elle fait pousser en rotation. « C’est vraiment mieux maintenant, confie-t-elle. Je peux faire pousser plein de choses et je dépense moins d’argent dans le pompage de l’eau. Il y a une meilleure route aussi. »

Quand les canaux sont réhabilités, les routes le sont également, offrant du même coup aux agriculteurs un meilleur accès aux marchés et aux intermédiaires. Le projet de l’AFD garantit également l’arrivée de « facilitateurs communautaires » pour aider les fermiers à négocier de meilleurs prix, à mettre leur culture en valeur ou à améliorer leurs techniques, comme l’agriculture biologique, qui rapporte plus. L’argent pour l’entretien et la gestion de ces canaux provient de la communauté.

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Des fermiers transportent des légumes produits grâce à l’irrigation du canal.© Chor Sokunthea/AFD

Mais tous ces changements se font lentement. Dans certaines régions, des problèmes de gestion ont été identifiés. Et pour la grande majorité des programmes d’irrigation qui sont bien menés, il faut parfois des années pour que les agriculteurs apprivoisent de nouvelles pratiques.

Le riz  n’est plus seul

A Kampong Thom, un canal traverse le village de Sa’ang en longueur, séparant les maisons des lopins de terre cultivable. L’eau des canaux de drainage est contrôlée par une vanne entretenue par la Communauté des agriculteurs utilisateurs d’eau (FWUC) et financée à l’aide de cotisations payées par les agriculteurs. Déjà, certaines des rizières ont été moissonnées et replantées avec des rangées ordonnées de salades et de belles-de-jour.

Dans cette région, on ne gagne habituellement sa vie que quand on plante du riz. La FWUC tente de convaincre les agriculteurs de cultiver durant la saison sèche et ne facture pas l’eau une fois que la pluie s’arrête. Même si le canal a été réhabilité en 2006, cela fait seulement deux ans que les cultures hors saison ont commencé.

Peu à peu, les locaux s’habituent donc à cultiver fruits et légumes en saison et la vie du village commence à changer. Avant, chaque saison sèche voyait un exode d’hommes et de femmes partis chercher un travail saisonnier dans les usines, dans le bâtiment ou en tant que petites mains dans les champs des régions alentour. Les grands-parents s’occupaient des petits-enfants tandis que les parents se résignaient à de long mois de travaux dangereux pour des salaires de misère.

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Oun Narin © Chor Sokunthea/AFD

« Désormais, nous commençons à organiser notre vie autour du canal. On trouve des solutions pour cultiver durant la saison sèche et travailler près de chez nous », confie Oun Narin du haut de ses 28 ans. Deux ans auparavant, son mari et elle ont arrêté d’aller à Phnom Penh pour travailler dans le bâtiment.

Son époux a trouvé du travail plus près de la maison. À un salaire moindre, certes, mais c’est une baisse de revenus qu’ils peuvent se permettre grâce aux légumes que Narin plante maintenant, avant de les vendre durant la saison sèche. « Avant la rénovation du canal, ici, vous ne pouviez faire pousser que de l’herbe pour nourrir les vaches, explique la jeune femme. Maintenant, si vous revenez dans quelques mois, vous verrez des légumes partout ».