Gaël Giraud
Gaël Giraud, économiste en chef de l’AFD, a intégré les facteurs de risque majeurs que sont le dérèglement climatique et l’endettement privé dans Gemmes, un modèle macroéconomique innovant. Le but : identifier les meilleures pistes à suivre pour les politiques publiques, à commencer par la transition énergétique.

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur un nouveau modèle ?

Gaël Giraud : Seule la science économique continue d’appréhender le réel comme s’il était depuis toujours dans un état d’équilibre stable. Comme si les incertitudes et les chocs lui étaient extérieurs. Difficile, après la crise financière de 2008, et devant le chômage de masse actuel, couplé à des taux d’intérêt négatifs, de prétendre que nous sommes à l’équilibre ! Comment parvient-on à un équilibre de long terme, s’il existe ? Toutes les trajectoires y conduisent-elles ou bien faut-il préférer certaines orientations ? Notre modèle macroéconomique Gemmes (pour General monetary and multisectoral macrodynamics for the ecological shift) tente de fournir un outil pour répondre à ces questions vitales. 

Imaginons que l’économie soit une bille lancée dans un paysage de monts et de vallées qui figurent les différentes forces en présence : le capital, la dette, le chômage, l’épargne, le partage des revenus… Dans ce paysage il existe des zones, que l’on pourrait figurer comme des cratères ou des bassins. La forme de certains de ces vallons peut amener notre bille - l’économie-monde - vers un équilibre de long terme qui présente une combinaison de conditions favorables : niveau d’endettement privé soutenable, peu de chômage, partage de valeur ajoutée favorable aux salariés.

Située dans le « bon » bassin versant, l’économie tendra vers un état stationnaire de long terme prospère. Inversement, si elle s’en écarte, elle peut aller à la catastrophe et converger vers de très mauvais équilibres de long terme. Il est temps de passer à une vision dynamique de long-terme de l’économie. 


Quels sont les paramètres prioritaires ?

Le niveau d’endettement privé et la contrainte climatique sont fondamentaux. C’est l’excès d’endettement privé qui freine les investissements d’avenir, en particulier ceux dont nous avons besoin pour faire face au changement climatique. Pas moins de 90 000 milliards de dollars sont nécessaires, au cours des 15 prochaines années, à l’échelle planétaire, sous forme d’investissement dans les infrastructures vertes. La priorité doit être au désendettement privé, et, en attendant —cela ne se fait pas en un jour—, l’Etat doit financer les investissements nécessaires car le climat, lui, ne patiente pas.  

La hausse de la température et la multiplication des aléas climatiques vont continuer de détruire le capital et le PIB des nations.

Gaël Giraud

Comment prenez-vous en compte les dérèglements climatiques ?

Tant que nos économies n’auront pas bifurqué résolument vers un monde bas-carbone, plus on produira des biens et des services, plus on augmentera le stock de gaz à effet de serre (GES) accumulé dans l’atmosphère. La hausse de la température et la multiplication des aléas climatiques vont continuer de détruire le capital et le PIB des nations : baisse de fertilité de certains sols, érosion de la biodiversité, destruction des littoraux par la montée des eaux, fonte des glaciers et assèchement des rivières, récurrence des typhons et des raz-de-marée destructeurs…

Pour compenser, le secteur productif doit investir davantage, donc s’endetter davantage : la dette privée croît mécaniquement si l’Etat ne compense pas. D'où un possible cercle vicieux : le dérèglement climatique détruit de plus en plus les ressources de notre aptitude à rembourser une dette privée qui explose et peut devenir insoutenable. Si, alors, le prix des actifs s’effondre (comme en 1929, 1986, 1991, 1997, 2001, 2008…), c'est la spirale déflationniste.

A ce stade, notre modèle intègre la contrainte climatique et nous travaillons sur d’autres facteurs : épuisement du pétrole, des sols, de minerais, ralentissement de la génération de la biomasse… Pour le moment, la poursuite du business as usual nous conduit plutôt sur le chemin d’effondrements de grande ampleur dès la seconde moitié de ce siècle.

Gemmes permet-il d’anticiper les risques ?

Absolument. Ce modèle permet de nourrir notre dialogue de politique publique avec nos partenaires du Sud. Prenez l’Accord de Paris sur le climat… De nombreux États ont remis aux Nations unies des engagements à réduire leurs émissions de GES d’ici 2030 sans vraiment savoir comment ils vont mettre ceux-ci en œuvre. Gemmes permet d’identifier les politiques publiques à engager pour favoriser la transition énergétique, le déploiement à grande échelle des énergies renouvelables, les infrastructures vertes.

De même l’initiative du Deep decarbonization pathway, qui vise à aider les pays à penser la manière dont ils pourront s’approcher d’ici 2050 d’émissions nettes nulles de CO2 dans la seconde moitié du siècle, demande des administrations publiques et des grandes entreprises qu’elles aient une vision aussi claire et coordonnée que possible sur la trajectoire macro (investissements, fiscalité, inflation, etc.) qu’elles souhaitent favoriser. Ce n’est pas de la planification nord-coréenne, c’est de l’intelligence responsable des enjeux de long-terme qui sont devant nous.  

Le défi numéro un, c'est l’adaptation aux dérèglements climatiques, ainsi que la résilience des populations et des institutions.

Gaël Giraud

Précisément, que faut-il faire pour retrouver la prospérité ?

Il faut détecter, pays par pays, les combinaisons de facteurs susceptibles de mener notre fameuse bille – l’économie– dans la zone d’attraction d’un « bon » équilibre de long terme. Nous avons découvert, par exemple, que plus la part des salaires dans le PIB est élevée, plus un pays est résilient au réchauffement. C’est un enseignement tout à fait nouveau. Au Brésil, pour lequel Gemmes a été développé, nous montrons que le pays serait bien inspiré de recourir à l’endettement public ou à la création monétaire par sa Banque Centrale pour financer sa transition écologique, plutôt que d'adopter des lois plafonnant la dépense budgétaire comme il l’a fait.

Gemmes montre aussi comment subventionner les énergies renouvelables (et non plus les fossiles comment tant de pays continuent de le faire, France comprise), faciliter les prêts bancaires sur les infrastructures vertes, etc. Précisons que Gemmes est en cours de développement pour la Côte d’Ivoire, le Vietnam, la Tunisie et la Cemac (Zone Franc d’Afrique centrale).

Comment le modèle  traite-t-il la question des inégalités ?

Tous les chemins qui conduisent à des situations catastrophiques à long terme sont ceux le long desquels les inégalités augmentent fortement. L’explosion actuelle des inégalités de revenus et de patrimoine (mais aussi, c’est lié, d’accès aux soins, à l’éducation…) est le symptôme d’une économie-monde engagée sur des trajectoires potentiellement catastrophiques.

Le mécanisme à l’œuvre, c’est la dette des pauvres, dont le service des intérêts enrichit les plus favorisés (via les dividendes du secteur bancaire). Dans de nombreux pays, les ménages pauvres sont criblés de dettes. Ceci est bien documenté aux Etats-Unis depuis la crise des subprimes, majoritairement accordés à des Afro-américains déshérités. Cela apparaît mal dans les statistiques des pays du Sud car il s’agit souvent d’une dette contractée auprès du secteur bancaire informel, avec des taux usuriers (30% par an) qui condamne les pauvres à la misère.

Que ces inégalités s’auto-entretiennent et nuisent à l’efficacité de l’économie est une découverte décisive : il n’y a plus de divorce entre la justice et l’efficacité. Réduire les inégalités favorise la prospérité de tous à long terme, riches compris. 

Quelles sont les conséquences des dérèglements écologiques pour les plus fragiles ?

Les plus exposés sont ceux qui vivent dans les pays du Sud, tropicaux en particulier, en milieu rural et dans les bidonvilles - bref, les plus pauvres. Dans les pays en développement (hors grands émergents comme la Chine ou l’Inde), l’enjeu n’est pas la réduction des émissions de gaz à effet de serre : elles y sont faibles. Le défi numéro un, c'est l’adaptation aux dérèglements climatiques, ainsi que la résilience des populations et des institutions.

En savoir plus : https://www.afd.fr/fr/page-programme-de-recherche/modele-gemmes

Biographie

Gaël Giraud est économiste en chef à l’Agence française de développement (AFD), directeur de recherche au CNRS, directeur de la Chaire Energie et Prospérité (Ecole Normale Supérieure, Ecole Polytechnique, ENSAE) et conseiller scientifique à la Fondation Nicolas Hulot.