• logo linkedin
  • logo google plus
  • logo email
Brésil, Curitiba, Giec
L’Accord de Paris fixe la limite de la hausse de la température globale à « bien moins de 2 °C » par rapport à l’ère préindustrielle. Un rapport spécial du GIEC publié ce lundi 8 octobre estime qu’il faut tout faire pour contenir cette augmentation à +1,5 °C. Mais que changeraient deux degrés de plus dans la vie quotidienne ? Beaucoup de choses, comme le montre cette banale journée transposée dans un futur pas si lointain de la vie d’Akissi Lefebvre, une jeune mère de famille de Marseille.

Mardi 13 juillet 2060. Quarante-cinq ans après l’Accord de Paris qui alertait sur la nécessité de contenir le réchauffement climatique sous la barre des +2 °C d’ici 2100, la limite est franchie. Bien plus tôt que le tableau de marche défini par l’accord ne le laissait supposer. Les transformations massives, drastiques et immédiates qu’il aurait fallu entreprendre dès 2015 pour rester sous ces 2 °C n’ont pas été suffisantes. Et les conséquences néfastes du réchauffement climatique se sont insérées dans la vie quotidienne de chaque habitant de la planète. 


Lire aussi : le rapport spécial du GIEC publié le 8 octobre 2018 (en anglais)

Akissi Lefebvre a 34 ans. Développeuse informatique d’origine ivoirienne, elle est mariée à Leo Lefebvre, un instituteur de 33 ans. Ensemble, ils ont deux filles de 4 et 6 ans et habitent en France, à Marseille. Comme tous les appartements de la région, celui des Lefebvre est climatisé. Une hérésie sur le plan écologique, mais le jeune couple ne pouvait faire autrement : le réchauffement moyen de la planète de +2 °C entraîne des vagues de chaleur intense devenues la normalité. Depuis le début de l’été, le thermomètre affiche autour de 43 °C à l’ombre dans la cité phocéenne. Les 45 sont régulièrement dépassés et, la nuit, impossible de voir le mercure descendre sous les 28 °C, soit un état de canicule permanent. Enfants, seniors, femmes enceintes, tout le monde souffre de la situation. La faune, la flore et l’économie aussi.

Marseille, Giec
Vue de Marseille © Gabriela Fab / Flickr


Avant-hier, Akissi a reçu un SMS de son frère, qui s’était lancé dans l’aventure viticole en Afrique du Sud vingt ans plus tôt : 

« Salut ma sœur, juste pour te dire que je jette l’éponge, c’est fini. » 

Les sécheresses récurrentes qui frappent le sud du continent ont eu raison de sa passion : plus rien ne pousse là-bas, obligeant l’Afrique du Sud – comme beaucoup d’autres pays – à importer 90 % de ses denrées alimentaires à prix d’or, les terres cultivables étant de plus en plus rares à la surface du globe. L’entrepreneur Elon Musk, 89 ans désormais, a bien développé un système de cultures intensives sur Mars, mais les prix délirants de ses tomates géantes venues de l’espace les réservent à une super-élite dont la famille d’Akissi ne fait pas partie.

Une saison blanche et sèche

Coulant une paisible retraite à Chypre, les parents de Leo envisagent de plier bagage : rationnée, l’eau courante est coupée plusieurs heures par jour ; l’air est devenu sec et irrespirable. Et les conflits qui font rage chez leurs voisins du Proche-Orient au sujet du partage des sources d’eau douce de plus en plus rares ne leur disent rien qui vaille. Mais retrouver Paris, d’où ils sont originaires, ne les enchante pas plus que cela : sous l’effet des modifications des circulations océaniques et atmosphériques, il y fait soit 40 °C, soit un froid intense. Et quand le froid s’installe sur l’Europe, c’est la chaleur qui frappe au pôle Nord, entraînant toujours plus la fonte des glaces… Plus généralement, les parents de Leo sont confrontés à un dilemme : les régions chaudes sont de plus en plus arides, et les régions humides toujours plus pluvieuses. Ils aiment la campagne mais à cause de la fonte des glaciers alpins, de nombreuses régions sont devenues inondables, en plus des zones côtières. Conséquence, les prix du foncier ont grimpé en flèche dans les endroits épargnés par ce risque impossible à combattre à l’échelle d’un particulier.

 

Feu, California
Feu de forêt en Californie © Joel Duggan / Flickr


Dans le même temps, leurs amis Américains installés en Californie cherchent aussi un toit : leur maison est partie en fumée à l’occasion du dernier gigantesque feu de forêt qui a dévasté l’État, au mois de juin. Bientôt il ne restera plus rien à brûler, tant au fil des années les flammes ont mangé les arbres plus vite qu’ils ne repoussaient. 
 

La mort du corail et ses conséquences
Corail, mort
Corail mort dans la mer Égée © David Stillman / Flickr


Passionnée de plongée, Akissi a décidé de ranger définitivement masques et tubas pour les vacances de cette année : les récifs coralliens ont quasiment disparu de la surface de la Terre. Pour Akissi ce ne sont que des vacances, mais pour des millions d’habitants de régions côtières de la planète, la disparition du corail et des poissons qui y vivaient signifie la perte de leur emploi, lié au tourisme ou à la pêche, et d’un moyen de subsistance vital. 

Les petits États insulaires sont en sus très exposés aux risques climatiques extrêmes comme les pluies torrentielles associées aux ouragans, ainsi qu’à la montée du niveau des mers. Avec la disparition du corail, qui servait de brise-lames naturel, la situation ne fait qu’empirer. La montée des eaux est une catastrophe pour ces territoires : déjà, une partie des îles de Polynésie, des Maldives, des îles Marshall et certaines régions d’Asie (Philippines, Indonésie) voient leurs côtes rognées par la montée des eaux. Au total, 10 000 à 20 000 îles pourraient disparaître au cours du siècle. La montée du niveau des océans menace également de nombreuses grandes villes côtières comme New York, Miami, Tokyo, Singapour, Amsterdam ou Rotterdam.
 

ouragan, Haïti
Les dégâts de l'ouragan Matthew en Haïti, 2016 © Andrée Aartz / Flickr


Les événements climatiques extrêmes, plus intenses, plus fréquents et plus longs, n’épargnent pas la France : dans sa classe de CE2, Leo a intégré des cours de protection en cas de tempêtes, conformément aux nouvelles directives des ministères de l’Urgence climatique et de celui de l’Éducation. Ces ouragans qui restaient naguère confinés aux tropiques frappent désormais régulièrement aux quatre coins de l’Hexagone, provoquant des dégâts matériels et humains considérables. Aucune région du monde n’est épargnée ; chacun espère juste ne pas être au mauvais endroit, au mauvais moment. 

Plus de 250 millions de « réfugiés climatiques » ?

Au mauvais endroit, les parents d’Akissi s’y trouvent : dans leur village du sud de la Côte d’Ivoire, les pluies de cette région humide sont devenues torrentielles et continues, engorgeant les sols, dévastant cultures et infrastructures. Akissi a commencé à entreprendre des démarches pour faire venir ses parents auprès d’elle et de ses enfants, ravis de l’aubaine de vivre bientôt avec Papi et Mamie. Leo est un peu plus circonspect mais il sait que ses beaux-parents n’ont guère le choix s’ils veulent survivre. Comme eux, plus de 250 millions de « réfugiés climatiques » ont déjà été jetés sur les routes. Conséquence de ces exils massifs forcés, les communautés d’accueil déjà mal en point souffrent et la pauvreté explose. 

En attendant, Akissi a d’autres problèmes à gérer : l’une de ses deux filles vient d’attraper le paludisme pendant sa colonie de vacances dans le sud de l’Espagne. Le réchauffement climatique augmente à la fois les zones et la saison de transmission de cette maladie, véhiculée par les moustiques. Mais Akissi ne se plaint pas, elle sait qu’il y a pire : pour ses petits-cousins installés au Mali, c’est la malnutrition qui guette. Un fléau que l’on pensait en voie d’éradication trente ans plus tôt et qui revient plus menaçant que jamais. 

Le soleil rouge de chaleur tombe sur Marseille ; les enfants du couple sont blottis contre leur maman, tandis que Leo fait la vaisselle, range les courses, prépare les affaires des enfants pour le lendemain, signe les carnets de correspondance, prend rendez-vous chez le dentiste pour le petit et pense à trouver l’acompte pour payer la nounou. Akissi a choisi un grand livre intitulé Les Animaux disparus du monde, actualisé tous les ans. On y croise l’éléphant d’Afrique, le panda de Chine ou encore les lémuriens de Madagascar... À chaque page, des espèces d'Amérique du Sud, d'Australie et de Nouvelle-Zélande, là où les migrations sont les plus difficiles pour les animaux, remplissent ce panorama d’une époque révolue. Par la baie vitrée donnant sur sa terrasse surchauffée, Akissi regarde tournoyer les pales des éoliennes marines qui zèbrent l’horizon, à la manière d’un noyé appelant à l’aide.

Des changements radicaux

Les experts du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ont rendu leurs conclusions ce lundi 8 octobre sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C et les moyens à mettre en œuvre pour limiter l’impact du changement climatique.

Le rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), présenté lundi 8 octobre à Incheon en Corée du Sud, souffle le chaud et le froid. Le chaud : il reste encore un espoir pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, une hausse qui fragilise déjà beaucoup les écosystèmes et l’activité humaine. Le froid : le niveau d’alerte maximal est atteint. Pour espérer sauver la planète il faut agir vite, massivement et collectivement.

L’Accord de Paris, conclu en décembre 2015 au cours de la COP21, prévoit de contenir l’élévation de la température moyenne de la planète « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » d’ici 2100. Le lobbying des pays les plus menacés, notamment des États insulaires, a permis d’ajouter une mention sur le besoin de « limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ». Le rapport spécial du GIEC sur « les impacts d’un réchauffement global de 1,5 °C et les trajectoires d’émissions mondiales de gaz à effet de serre associées » découle de cette exigence.

La centaine d’auteurs et les 6 000 études scientifiques mobilisés ont accouché d’un document de 400 pages à destination de 195 gouvernements. Son message est clair : le changement climatique a déjà des conséquences concrètes pour les populations, et chaque demi-degré de plus est d’une importance capitale sur les effets constatés.

Depuis l’ère préindustrielle, la température planétaire a déjà progressé d’environ 1 °C. La marge est donc minimale ; selon les hypothèses des auteurs du rapport, au rythme actuel, le seuil des 1,5 °C sera franchi entre 2030 et 2052. Citée par Le Monde, la coprésidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC prévient : « Nous sommes à la croisée des chemins. Des mondes à +1,5 °C ou +2 °C seront très différents, explique Valérie Masson-Delmotte. Contenir le réchauffement exige des actions très ambitieuses dans tous les domaines – énergie, industrie, gestion des terres, bâtiments, transports, urbanisme –, ce qui signifie un changement radical de comportements et de modes de vie. Si nous n’agissons pas d’ici à 2030, la porte se refermera. »