Laurence Tubiana
Présidente du conseil d'administration de l'AFD, ancienne ambassadrice chargée des négociations pour la COP21 et directrice de la Fondation européenne pour le climat, l'économiste Laurence Tubiana porte un regard aiguisé sur les négociations mondiales en cours autour du changement climatique. Prochaine étape en la matière : la COP23, organisée du 6 au 17 novembre en Allemagne.

2016 a été l'année la plus chaude depuis le début des relevés de température en 1880... Deux ans après son adoption, l'Accord de Paris sur le climat est-il à la hauteur de l'urgence ?

Il n'y a pas de raison de considérer que l'Accord de Paris qui était assez ambitieux en décembre 2015 ne l'est plus aujourd'hui. L'article 2 de l’accord fixe l'objectif de limiter, d’ici 2100, la hausse des températures en bien en deçà de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. Le problème est que nombre de contributions nationales présentées par les pays, fixant des objectifs à l'horizon 2030, ont été préparées avant décembre 2015 et ne s'accordent pas avec les objectifs de l'accord. 

Si on veut avoir une chance de contenir la hausse des températures à 2°C et d’atteindre la neutralité carbone dans la deuxième partie du siècle, il est évident qu'il faut réviser à la hausse le niveau de ces contributions nationales. Elles doivent être plus radicales !


Entretien en intégralité sur le blog ID4D

L'intégralité de cet entretien, notamment la réflexion de Laurence Tubiana autour du désengagement des Etats-Unis de l'Accord de Paris, est à retrouver sur le blog Idées pour le Développement (ID4D), la plateforme de réflexion sur le développement animée par l'AFD. 

Tubiana, ID4D
http://ideas4development.org/reviser-niveau-contributions-nationales/

 

Depuis l'Accord de Paris de décembre 2015, quels règles et outils ont été adoptés pour sa mise en oeuvre ?

Après l’accord, il a tout d’abord fallu travailler à la finalisation des contributions nationales, qui doivent ensuite être mises en œuvre et relevées tous les cinq ans. Les choses se mettent en place petit à petit. Les agences nationales et les gouvernements sont mobilisés pour élaborer les plans d’actions et en mesurer l'impact.

Les règles de mise en œuvre de l'accord vont finir d'être négociées d'ici 2018. Plusieurs discussions ne sont pas encore bouclées, comme par exemple celle sur les règles de transparence. L'administration américaine insistait beaucoup sur ce point en 2015, les demandes de rigueur sont très fortes aussi du côté de l'Europe... En revanche, un certain nombre de pays en développement trouvent que les mécanismes de transparence, qui permettent de connaître la quantité de gaz à effet de serre émis et de vérifier que les engagements nationaux sont bien tenus, ne doivent pas être intrusifs. Il faut trouver l'équilibre politique : tout cela sera finalisé l'année prochaine lors de la COP24 de Katowice en Pologne.

Pour la mise en œuvre il faut aussi considérer les aspects pratiques. De nombreux pays avaient des systèmes de suivi, notamment statistiques, trop faibles. Il y a actuellement beaucoup d'assistance technique pour le développement d'appareils statistiques qui permettent de vérifier ce qui est fait.

Une nouvelle vague de mobilisation se prépare. Il faut qu'un leadership s'établisse. C'est pour cela que la France organise un sommet international sur le climat le 12 décembre prochain.

Laurence Tubiana, présidente du conseil d'administration de l'AFD

Quels sont les enjeux autour de la COP23, organisée à Bonn en Allemagne du 6 au 17 novembre ?

Cette COP23 ne promet pas de décision spécifique sur la finalisation des négociations puisque la date butoir est l'année prochaine. Il y a par contre une composante politique très importante : c'est la première COP depuis l'annonce officielle du retrait des Etats-Unis, le deuxième plus grand émetteur de CO2 du monde après la Chine. Le président Trump vient d'ailleurs d'annoncer qu'il supprimait totalement le plan américain sur la fermeture de centrales à charbon. Evidemment, la question politique est : est-ce que les engagements tiennent ? Est-ce que les pays continuent de se solidariser autour de l'Accord de Paris ? 

Ensuite, la deuxième question importante est celle des territoires les plus affectés par le dérèglement climatique. C'est la première COP organisée par un très petit pays, les îles Fidji. Il y aura un contenu particulier sur l’adaptation des territoires vulnérables, fragiles, qui demandent un soutien de plus en plus important concernant les conséquences parfois irréparables des événements extrêmes. On peut s'attendre à ce que la question des « pertes et dommages » soit mise au centre des discussions, notamment après les événements climatiques qui ont ravagé toute la Caraïbe cet automne.

Enfin, une partie de la société américaine - des régions, des villes, des entreprises – vont venir déposer leurs engagements en faveur de l'Accord de Paris, indépendamment du retrait décidé par le gouvernement. C'est une grande innovation dans la gouvernance mondiale !