Turquie, genre, égalité
Turquie
Turquie :
à la fabrique de l’égalité
+ 50 %
de salariées chez Eker Süt en deux ans
100 %
du personnel sensibilisé à l’égalité femmes-hommes
3,35
millions d’euros de prêt sur quatre ans
Près d’Istanbul, une entreprise de produits laitiers s’est engagée à embaucher plus de femmes et à animer des ateliers de sensibilisation du personnel à la lutte contre les stéréotypes de genre. Une réussite pour ce projet-pilote soutenu par l’AFD : la présence des salariées a fortement augmenté et les préjugés se sont réduits.

Il suffit de faire un tour sur la chaîne de production pour se rendre compte de la différence. Entre les bouteilles de lait et les yaourts aromatisés, des femmes conduisent des engins, portent des palettes ou contrôlent sur écran le bon déroulement des opérations. Dans l’entreprise Eker Süt, filiale turque du groupe Andros spécialisée en produits laitiers, du travail de bureau à celui sur la chaîne de production, les femmes font tout, comme les hommes.

Un pari qui n’était pas gagné d’avance. Culturellement, la société turque n’est pas des plus ouvertes au travail féminin. Mais les ressources humaines d’Eker Süt ont débloqué la situation. Avec le soutien de la banque de développement turque TSKB et le financement de l’AFD, les ressources humaines de la société basée à Bursa ont lancé des ateliers de sensibilisation à l’égalité femmes-hommes, suivis par tous les membres de l’usine. Des femmes siègent désormais au conseil de discipline et les salariées sont encouragées à se présenter lors des élections du personnel. Une salle d’allaitement est aussi réservée aux femmes qui ont un nourrisson.

« Désormais, nos offres d’embauche sont aussi non genrées, explique Ahmet Aydin Akyol, le directeur des ressources humaines. Par exemple, nous n’écrivons plus que nous recherchons un homme pour effectuer tel travail mais une personne. Nous considérons qu'il n'y a aucun métier qui ne puisse être fait par une femme. »

À peine un an après le démarrage du programme, 118 femmes travaillent dans l’usine, contre 78 précédemment, sur un total de 1 500 salariés. « Et notre vision a changé, estime Ahmet Aydin Akyol. Nous avions commencé à réfléchir à tout ça mais c'est l'aide de ce financement qui nous a permis de mettre nos idées en pratique. » Une réussite pour les partenaires du projet : « En tant que femme et Turque, je suis fière d’être chargée de ce projet, apprécie Derya Özbudak Başdelioğlu, de la TSKB. D’autant plus que nous sommes impressionnés par leurs résultats. »
 

« On a appris à ne pas faire de distinction entre les femmes et les hommes. »

Mustafa Gülmez, chef de production à l’usine Eker Süt de Bursa.

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Sevim, la parité sur la ligne de production
Elle porte les colis qui sortent, les entrepose dans un container, les tire jusqu’à un autre entrepôt… Le travail de Sevim Kâni, 24 ans, n’est pas de tout repos. Cette ouvrière spécialisée sur la chaîne de production ne rechigne pourtant pas à la tâche.

La jeune femme a intégré Eker Süt il y a huit mois. « Ici, le nombre de femmes opératrices commence à atteindre celui des hommes. Pour nous, c'est important : cela montre que les femmes sont capables de travailler et d'assumer des responsabilités comme les hommes », souligne-t-elle. Sevim n’a pas eu à convaincre son mari, déjà persuadé des bienfaits du travail féminin.

Pour elle, il était aussi primordial que ses collègues masculins suivent des formations. « Et dans cette entreprise, ils ne cherchent pas à nous écraser, au contraire, ils nous rendent service quand on en a besoin », apprécie la jeune salariée, avant de s’emparer d’un nouveau colis.
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Derya, un avant-après positif
Derya Durak, 28 ans, est arrivée en 2013 à Eker Süt, soit bien avant la promotion active de l’égalité femmes-hommes au sein de l’usine. Cette employée de bureau au service qualité a vu avec bienveillance l’arrivée de collègues féminines. Derya retient surtout le changement de mentalité de l’entreprise vers plus de parité.

« En tant que mère, je trouve qu’une salle d'allaitement est une très bonne chose, et je pense que ça rendra un grand service à de nombreuses employées, affirme cette maman d’une petite fille de trois ans. Ma collègue Burcu qui utilise la salle en est d’ailleurs très contente. »

Pas question en tout cas pour elle d’aller voir ailleurs : « Au sein de cette entreprise, on donne leur chance aux femmes. Elles ont accès à des formations, à plusieurs services… » Ce qui n’empêche pas Derya de regarder vers l’avenir. « Bien sûr qu’on peut aller plus loin, estime la jeune femme. La présence d’une crèche peut par exemple rendre un grand service aux mères actives. »
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Nurcan, l’apprentissage de l’indépendance
Le travail de technicienne au laboratoire est le premier job de Nurcan Akçan, 22 ans. « Je l’ai décroché grâce aux fonds du projet d’égalité, révèle la nouvelle recrue. Dans un premier temps, je suis allée à la mairie pour me renseigner sur les offres d'emplois. Ici ils embauchaient des femmes, donc ils m'ont contactée pour un entretien puis j'ai commencé à travailler. J'ai passé trois mois d'essai, comme tout s'est bien passé, j'ai été embauchée. »

Sa découverte du monde du travail est jusqu’à présent positive : « Ici, je n'ai ressenti aucune discrimination, les femmes et les hommes sont traités de la même façon, ils ont les mêmes formations, ils ont les mêmes conditions de travail », insiste Nurcan.

Dès le départ, sa famille l’a soutenue. « Ils étaient enthousiasmés !, sourit la technicienne. Comme moi, ma famille considère qu'une femme ne peut être forte et indépendante si elle n'a pas son propre travail. » Quant aux formations, elles sont jugées « importantes » : « Ici comme à la production, les hommes et les femmes travaillent ensemble en permanence et il faut faire en sorte qu'ils s'entendent bien. »
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Pour Mustafa, les salariées sont un atout productivité
Cela fait plusieurs années que Mustafa Gülmez travaille chez Eker Süt. Pourtant, la formation a été indispensable pour ce chef de production de 34 ans, comme pour ses collègues masculins : « On a appris à ne pas faire de distinction entre les hommes et les femmes. »

Résultat, en à peine un an, le projet pilote Eker Süt est déjà reconnu dans le pays : « Les changements que nous avons effectués ont fait du bruit dans la région, puisque Eker Süt, qui employait très peu de femmes avant, s'est mis à ne recruter que des femmes. Et des femmes qui, en plus, travaillent dans ce secteur de production, avec les machines, tout cela a créé beaucoup d'intérêt et les candidatures se sont multipliées », se félicite Mustafa Gülmez.

Le chef de production, qui a vu son plateau radicalement changer en un an, a constaté des bénéfices directs à l’arrivée de femmes sur la chaîne de production : « Cela peut se révéler être un atout : quand nous avons intégré les femmes au secteur de la production, nous nous sommes rendu compte qu’elles prenaient plus leur travail à cœur, qu'elles se sentaient davantage investies d'une responsabilité, qu'elles faisaient plus attention à leur machine… Et cela s’est traduit de manière concrète par une hausse de la productivité. »
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La salle d’allaitement : un aménagement indispensable

La salle d’allaitement aménagée au sein des locaux d’Eker Süt offre un espace calme et sécurisé aux femmes qui viennent de donner naissance à leur enfant. Grâce à cet espace, elles sont en capacité de retourner sur le marché du travail tout en assumant leur maternité dans de bonnes conditions.

C’est une petite salle flambant neuve, un peu à l’écart de la chaîne de production. Calme, tamisée, elle permet aux femmes qui le souhaitent de s’asseoir quelques minutes. Un endroit salvateur pour ces toutes jeunes mères, car pour retourner sur le marché du travail tout en continuant à allaiter, elles doivent pouvoir tirer leur lait. En l’absence de salle adaptée, beaucoup de femmes y renoncent et abandonnent l’idée de reprendre un emploi tant que l’enfant n’est pas sevré.

« Dès l’ouverture de cette salle, nous avons communiqué auprès de nos employées qui savent désormais qu'il existe un tel endroit au sein de l'entreprise et qu'elles peuvent en bénéficier, explique Hatice Özdemir-Cakir, assistante au pôle des ressources humaines. Notre salle d'allaitement est en fonction depuis mars 2018 et trois de nos employées en bénéficient actuellement. Mais nous avons de nombreuses employées en congé maternité en ce moment qui pourront en profiter dès leur retour. »

Hatice Özdemir-Cakir aurait pu bénéficier elle-même de cet aménagement, obligatoire en Turquie, mais très peu mis en œuvre dans les faits : « J'ai une fille, âgée de six ans et demi, mais elle n'avait que cinq mois quand j'ai repris le travail. J'étais dans une autre entreprise à l'époque et j'ai eu beaucoup de mal pour prélever mon lait et le stocker convenablement, confie-t-elle. Le fait qu'un endroit comme ça existe, c'est un gage pour moi. Je sais que, si j'ai un deuxième enfant, je pourrai bénéficier de cette salle et de tous ses avantages. »

Prise en charge des enfants autistes

Être exemplaire dans le traitement des inégalités femmes-hommes mène à des réflexions dans d’autres champs des inégalités. « En analysant notre façon de voir les inégalités de genre, nous avons aussi commencé à nous interroger sur la gestion du handicap », confirme Ahmet Aydin Akyol, le directeur des ressources humaines chez Eker Süt.

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Ahmet Aydin Akyol, DRH de Eker Süt © Yasin Akgül / AFD


Trois jeunes personnes autistes ont ainsi été embauchées, avec un emploi du temps aménagé. « Elles travaillent le matin et font des activités l’après-midi, en partenariat avec la mairie, comme du cheval, des promenades dans le centre-ville », explique Ahmet Aydin Akyol. Des employés sont également dédiés à leur accompagnement. Une manière de tranquilliser leur famille, qui parfois les voit s’éloigner du cocon familial d’un œil inquiet. 

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 © Yasin Akgül / AFD


Pour accueillir ces nouveaux employés, l’entreprise a entièrement repensé sa gestion de l’espace. Une aire spéciale est réservée aux salariés autistes, qui disposent d’une salle de repos à côté de leur salle de travail. Et la signalétique a été adaptée partout dans l’usine. Des autocollants ont par exemple été posés dans les couloirs pour indiquer le sens de la marche ; un signe de main a été collé sur les portes. « Cela leur permet de se repérer et de savoir quel comportement adapter avec le mobilier du quotidien », détaille Ahmet Aydin Akyol.
 

Un exemple de collaboration réussie au sein d’IDFC

Turquie, IDFCL’AFD et la TSKB sont toutes les deux membres d'IDFC (International Development Finance Club), le club des 24 plus grosses banques de développement dans le monde. Fondé en 2011, IDFC – présidé depuis octobre 2017 par Rémy Rioux, le directeur général de l’AFD –  met en œuvre les Objectifs de développement durable (ODD) et l’agenda de l'Accord de Paris sur le climat. Ses membres s'unissent et se coordonnent pour constituer une plate-forme destinée à promouvoir et à mobiliser les investissements solidaires de développement au niveau international. 


Concrètement, l’AFD a mis 70 millions d’euros à la disposition de la TSKB pour qu’elle mette sur pied des actions d’égalité femmes-hommes en Turquie. La banque turque s’est chargée de trouver les bons candidats, dont Eker Süt. L’entreprise agro-alimentaire bénéficie d’un prêt sur quatre ans de 3,35 millions d’euros qui arrivera à échéance fin 2021. 


Parallèlement au projet turc, la TSKB s’est intéressée aux pratiques internes des membres d’IDFC. La banque stambouliote mène donc une étude visant à identifier les stratégies et performances des membres d’IDFC en termes d’emplois et de pratiques internes favorables aux femmes (gestion RH, promotion, environnement de travail, question du harcèlement).


 

Et maintenant, la crèche

La société Eker Süt souhaite poursuivre sa politique d’ouverture vers l’égalité femmes-hommes. « Ces 50 % d'effectifs féminins en plus en un an, ce n'est qu'un début. Nous prévoyons d'augmenter ce chiffre : quand nous aurons à recruter de nouveaux employés suite à des départs ou à un investissement, nous recruterons en majorité des femmes », promet Ahmet Aydin Akyol. Son nouveau projet ? Ouvrir une crèche. « Avec le nombre de nos employées qui augmente, sourit le manager, ce genre de besoin apparaît. » Tout naturellement.


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