Conférence Gorbatchev Green Cross

Conférence Gorbatchev Green Cross

A l’occasion de la venue en France de Mikhaïl Gorbatchev, l’Agence Française de Développement et Green Cross France ont organisé une conférence sur le thème :

 

 

« Peut-on encore sauver la planète ? »

La communauté internationale face aux défis écologiques

 

le vendredi 26 Octobre 2007 à Sciences Po

Amphithéâtre Emile Boutmy

 

    

Mikhaïl Gorbatchev et Jean-Michel Severino

 

SYNTHESE DES DEBATS

 

 


 

 

Introduction
  
  • Henry de Cazotte, Directeur du département de la communication à l’Agence Française de Développement (AFD)

Il apparaît aujourd’hui plus que nécessaire d’élargir le débat environnemental à sa dimension internationale. L’Agence Française de Développement, qui est l’institution chargée de la mise en œuvre de l’aide publique française au développement, fait du lien entre développement et environnement un de ses principaux axes d’intervention. En 2006, l’AFD a consacré près de 700 millions d’euros à des projets facilitant l’accès à l’eau, la gestion durable des ressources naturelles, la lutte contre la désertification et le changement climatique. Grâce aux financements de l’Agence, plus de 5 millions de personnes auront eu accès à l’eau potable, et près de 2 millions de tonnes d’émissions de carbone auront été évitées. La préservation de l’environnement est ainsi devenue l’enjeu majeur du 21ème siècle, comme en témoigne l’attribution du prix Nobel de la paix au GIEC et à Al Gore, pour leur combat contre le réchauffement climatique.

  • Bertrand Charrier, vice Président de Green Cross International (GCI)

« La maison brûle et nous ne faisons rien » disait Jacques Chirac au sommet de Johannesburg. Les pressions sur les ressources naturelles, la croissance économique et démographique déstabilisent l’écologie, et les dégradations environnementales ont pour conséquences l’insécurité, la multiplication des guerres civiles, l’immigration... Au Darfour, par exemple, les villageois et les nomades se sont retrouvés sans ressources suffisantes à cause des sécheresses, ce qui a conduit à de violents affrontements. En 2007, 2,4 milliards de personnes sur terre n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Les changements climatiques entraînent une compétition pour les ressources, dont celles en eau. Aujourd’hui, les décideurs politiques et économiques ont pris conscience de la nécessité de mettre en œuvre des mesures importantes, ainsi qu’en témoignent les propositions issues du Grenelle de l’environnement. Nous assistons à un changement fondamental dans la relation Homme / Nature. Il faut semer l’espoir et travailler ensemble pour lutter contre ces catastrophes et maintenir la paix.  

 


 
Première table ronde
Dégradations environnementales et pauvreté : enjeux pour la paix et la sécurité

 Débat animé par Jean-Marie Coat, journaliste à Radio France International (RFI)

 

D’après le GIEC, 1 à 3 milliards de personnes souffriront de la raréfaction de l’eau d’ici 2010. La moitié de l’eau disponible (surtout en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique) aura disparu d’ici 2050. 75 à 200 millions de personnes manqueront d’eau avant 2050. On est ainsi en droit de se demander si le réchauffement climatique relève uniquement de l’écologique, ou s’il est également un enjeu politique.

 

Intervenants :

  • Michel Rocard, ancien premier Ministre et Député européen
  • Henri Rouillé d’Orfeuil, Président de Coordination SUD, plateforme des ONG françaises
  • Jean-Michel Severino, Directeur général de l’AFD
 
JM Coat : La question du réchauffement climatique relève-t-elle uniquement de l’écologique ou constitue-t-elle également un enjeu politique ?
 
Michel Rocard
Le réchauffement climatique est avant tout un enjeu politique, qui doit conduire à repenser l’organisation économique et financière mondiale dans son ensemble. Le désaccord qui a longtemps prévalu entre les scientifiques a permis aux hommes politiques d’ignorer le problème. Mais désormais, un consensus scientifique existe autour d’un diagnostic particulièrement alarmant de la situation. Le film d’Al Gore témoigne de cette prise de conscience. Les migrations et la violence physique seront l’une des conséquences de ces dégradations environnementales majeures.
 
JM Coat : Les conséquences du réchauffement climatique sont-elles désormais visibles, et si oui, comment se traduisent-elles concrètement ?
 
Henri Rouillé d’Orfeuil
Les conséquences du réchauffement climatique sont aujourd’hui largement visibles, notamment en Afrique. On constate une évolution du régime des pluies dans de nombreux pays, avec des sécheresses mais également des inondations, et consécutivement une hausse des prix agricoles…ce qui n’est pas sans conséquences pour un certain nombre de pays dont l’économie repose essentiellement sur le secteur agricole…C’est particulièrement vrai pour les pays les plus pauvres, pris au piège entre une paupérisation économique et une aggravation de la situation écologique. Les pauvretés économique et écologique sont ainsi intimement liées. Les dégradations environnementales induisent de véritables cercles vicieux de paupérisation.
 
Jean-Michel Severino
Ce qu’il faut souligner, c’est qu’il s’agit d’un phénomène global : l’ensemble des composantes du capital naturel est affecté : l’air, les sols, les mers… Les conséquences sont ressenties par tous, des pays pauvres aux pays riches, en passant par les pays émergents. La hausse des matières premières, la pollution, la congestion, la pauvreté sont des problèmes partagés. L’une des conséquences les plus visibles à court terme de ces dégradations environnementales est la conflictualité. Il y a une conflictualité « douce » (la tension croissante dans le débat international, qui s’ajoute aux autres clivages planétaires), mais également une conflictualité vive, dans des conflits locaux mais sanglants. L’accès à l’eau dans la zone sahélo-soudanienne en est un exemple, tout comme l’accès à la terre dans les pays en développement. Les processus fonciers et démographiques en Afrique sont un problème pour l’écologie, comme l’illustre le conflit ivoirien : l’accès au sol, les tensions écologiques et la densité de peuplement ont débouché sur une crise politique. C’est un cas d’interpénétration des problèmes humains et écologiques. Des micro-conflits surgissent partout, par exemple entre mines et agriculteurs, ou entre voisins. Ces conflits sociaux dégénèrent parfois. D’où la nécessité d’actions économiques et financières menées à l’échelle internationale.
 
JM Coat : Le conflit du Darfour est-il lié à ce problème écologique ?
 
Henri Rouillé d’Orfeuil
Le conflit au Darfour est incontestablement révélateur de ces problématiques environnementales. Il s’agit d’un conflit dans les zones de contacts entre nomades et agriculteurs, pour l’accès à l’eau et aux pâturages. On constate de la même manière des conflits entre touaregs et sédentaires au Mali, au Niger, pour l’accès à ces ressources essentielles. La spécificité du Darfour est qu’à ce conflit traditionnel s’ajoute le problème d’une centralisation forte du Soudan, dont le régime, craignant les revendications des sédentaires, a armé les nomades. Cela a crée un déséquilibre important entre ces deux catégories de population. Des problèmes géopolitiques, notamment la probabilité d’une réserve de pétrole au Darfour, compliquent le problème. Mais la base de ce conflit demeure la question des ressources qui se font de plus en plus rares. Ce même type de tension a lieu dans toute la zone sahélo-soudanienne à cause de la désertification. Le Moyen Orient est lui aussi exposé à des risques de conflits autour de l’eau, notamment autour du Golan en Syrie. Cela ne peut être réglé que par une implication forte de l’Etat national et/ou de la communauté internationale.
 
JM Coat : On constate de nombreuses tensions autour de l’eau au Moyen-Orient (Liban, Golan, Palestine). La prochaine guerre au Moyen-Orient sera-t-elle celle de l’eau ?
 
Michel Rocard
L’eau est effectivement un problème majeur au Moyen-Orient : tous les acteurs en ont conscience. S’il y avait une opportunité de paix au Proche-Orient, une gestion commune de l’eau serait nécessaire. Mais attention à ne pas tout confondre, l’eau n’est pas à l’origine du conflit au Proche Orient. Il s’agit d’un problème purement politique, auquel se superpose la question religieuse, problème lié notamment aux interventions des puissances extérieures, qui ont donné à cette région une dimension géostratégique et pétrolière. Shimon Pérès disait « On ne peut pas négocier avec les Palestiniens, car s’il y avait un Etat palestinien, il serait sous influence soviétique en 15 jours ». Si l’eau est une réelle préoccupation pour l’avenir de la région, il s’agit avant tout de régler des problèmes d’ordre politique.
  
 
JM Coat : L’eau n’est pas la seule ressource potentiellement créatrice de conflits, ne retrouve-t-on pas les mêmes tensions autour des ressources forestières ?
 
Jean-Michel Severino
La problématique des forêts est également à prendre en considération dans une réflexion comme celle-ci. Les forêts constituent à la fois un réservoir de diversité et l’une des réponses les plus efficaces à la lutte contre l’effet de serre, en leur qualité de « piège à carbone ». Au niveau local, des populations vivent des produits de la forêt, avec une consommation plus ou moins intensive des ressources tropicales. Ces populations ne sont pas seulement conservatrices de l’espace forestier, elles en sont également consommatrices, de manière plus ou moins intensive. Il est donc impératif de prendre pour point de départ la nécessité de concilier le problème écologique de la déforestation et la dimension économique de ces forêts en tant que ressources pour les populations locales. Il n’est pas de conservation qui tienne sans implication des populations locales. Conservation et consommation sont intimement liées, et doivent être considérées comme telles dans toute politique de développement. On ne peut pas dire « On doit protéger les ressources car c’est un enjeu global » en oubliant l’enjeu local. Deux chemins peuvent ainsi être empruntés. Le premier d’entre eux réside dans une compensation globale. Par exemple, le Gabon est un pays à 90% forestier. La préservation de ces 90% n’est pas un enjeu pour le Gabon, mais en est un au niveau global. La communauté internationale doit donc « dédommager » le Gabon pour la préservation de cet espace vital à l’environnement mondial. La deuxième grande voie est celle de l’aménagement du territoire. Dans certaines zones, la croissance démographique est telle qu’il est impératif d’offrir aux populations locales un avenir économique qui repose sur autre chose que les moyens traditionnels. Ceci implique de raisonner sur du long terme, avec des perspectives à 20 ou 30 ans. 
 
Henri Rouillé d’Orfeuil
En Amazonie, l’une des raisons principales de la dégradation de la forêt est la pauvreté. Beaucoup de gens sont sans terre : ils défrichent alors la forêt, ce qui est pour eux l’unique moyen d’obtenir une terre à cultiver. Le rôle des associations dans le dialogue avec ces populations locales ainsi que dans les processus de négociation, notamment lors de conflits pour l’accès aux ressources naturelles, ne doit pas être négligé. Cela est particulièrement vrai dans les instances internationales, telles que l’OMC, où les ONG doivent militer pour une révision des conditions de négociation.
 
JM Coat : Faut-il davantage d’éthique dans les politiques commerciales mondiales ?
 
Michel Rocard
Peut-être, mais il paraît aujourd’hui extrêmement difficile de mettre de l’éthique au cœur des règles commerciales mondiales. La seule règle qui semble prévaloir désormais est celle du profit. Le capitalisme a changé, et plus personne n’accepte ce qui pourrait s’opposer à l’intérêt national. Il faudrait pourtant impérativement réformer les Nations unies, pour que le Conseil de Sécurité devienne plus représentatif, et donc plus légitime, et pour que les décisions soient davantage contraignantes. Si l’on prend l’exemple des mines ou des armes légères, on se rend compte que chaque pays applique les décisions comme il le souhaite. Kyoto ne fonctionne pas. Seule la création d’une agence de l’ONU pour l’environnement, qui pourrait exercer une pression dans les négociations internationales, paraît constituer une solution viable face à un système économique mondial devenu prédateur, notamment des ressources naturelles. Il est urgent d’agir.
 
Jean-Michel Severino
Réguler l’économie mondiale est effectivement une nécessité. L’opinion publique peut jouer un rôle important pour accélérer le rythme des réformes, grâce aux pressions qu’elle exerce sur les marchés et sur les entreprises. Chaque citoyen a un pouvoir d’action sur les marchés. Le bilan carbone peut renforcer ce pouvoir. L’AFD plaide pour la libéralisation agricole, dans la mesure où les biocarburants produits au Sud à base de cannes à sucre ont un meilleur bilan carbone que ceux produits à base de maïs. Mais cela pose de nombreux problèmes, notamment fonciers : il n’y a pas assez de terres disponibles pour les biocarburants, ce qui crée des tensions supplémentaires pour l’accès au foncier. L’Asie, par exemple, n’a presque plus de terres disponibles. Le continent africain, s’il est aujourd’hui très faiblement émetteur de carbone, pourrait devenir, sous la pression d’une croissance démographique explosive, l’un des plus importants pollueurs au monde. L’Afrique est une véritable bombe à retardement à carbone pour la planète.
 
 
Henri Rouillé d’Orfeuil
La question climatique nous impose la régulation. Le marché à lui seul n’est pas en mesure de résoudre les problèmes d’inégalités, de dégradations des ressources naturelles, de pauvreté. Il faudrait commencer par s’attaquer aux zones de non-droit, de dumping, social comme environnemental, notamment les paradis fiscaux. Un débat avec le Medef a eu lieu récemment, qui soulevait cette interrogation : pourquoi les patrons français craindraient-ils le droit international ? Les entreprises françaises semblent avoir tout à y gagner ! Le Medef demande avant tout une harmonisation par le haut du droit international : passer d’un régime volontaire à un droit contraignant, avec des instances de juridiction et une capacité de sanction. Aujourd’hui, les entreprises du Nord sont en compétition avec des pays qui ne respectent aucune règle, et cela n’est pas tenable. Le rôle des ONG réside quant-à lui dans la bataille de l’opinion publique. La co-responsabilité mondiale de tous les acteurs et l’équité sont des principes fondateurs de ce combat.
 
Questions du public
 
1. Le méthane, les déchets agricoles divers, etc., peuvent faire d’excellents carburants. Comment les politiques environnementales en tiennent-elles compte ?
 
Jean-Michel Severino
Vous faîtes référence au biogaz. C’est une source d’énergie importante pour la résolution des problèmes écologiques globaux. L’AFD investit beaucoup dans le développement de ces énergies propres, en soutenant par exemple la création d’électricité à partir de déchetteries, comme à Durban en Afrique du Sud. Un fonds d’investissement asiatique a également été créé en Chine pour développer les sources de biogaz dans le monde rural.
 
2. Certains projets d’aide au développement, tels que la construction de grands barrages hydroélectriques, ont des impacts négatifs, en termes sociaux notamment. Existe-t-il des indicateurs permettant de mesurer l’efficacité de l’aide ?
 
Jean-Michel Severino
Il existe de nombreux indicateurs pour mesurer l’efficacité, l’impact de l’aide. C’est le cas notamment pour les émissions de gaz à effet de serre. En ce qui concerne les grands barrages hydrauliques, il est vrai qu’ils ont soulevé de nombreuses polémiques, certains d’entre eux ayant eu des impacts négatifs, en termes de déplacement de population, d’ensablement... De nombreux progrès ont été réalisés dans ce domaine, afin de s’assurer que toutes les contraintes, environnementales comme sociales, soient prises en compte en amont de ces grands projets, et que leurs impacts potentiellement négatifs soient réduits au maximum. Il ne faut pas négliger néanmoins l’importance de ces barrages, qui représentent une alternative importante à la production d’électricité à partir d’énergies fossiles, extrêmement polluantes. Il n’est pas envisageable de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre sans ces solutions hydroélectriques.
 
Henri Rouillé d’Orfeuil 
Il n’est pas aisé de mesurer toutes les conséquences des projets d’aide, notamment en raison de la part considérable occupée par l’activité informelle dans les pays en développement.
  
 

 
Intervention de Mikhaïl Gorbatchev
 
L’environnement est plus que jamais un sujet d’actualité. Pour résoudre la crise environnementale globale que nous connaissons aujourd’hui, il faut mobiliser l’ensemble des décideurs, hommes d’affaires, industriels, hommes politiques, mais aussi, et surtout, il faut que les citoyens se mobilisent. Des questions aussi importantes que l’ « écologisation » de l’enseignement, la course aux armements, la liquidation des armes, l’accès à l’eau potable, doivent être placées au cœur du débat public, doivent être discutées, débattues. Lorsque j’étais au pouvoir, en Russie, j’avais pris part à un voyage au Proche-Orient, invité par le roi de Jordanie et par Yasser Arafat. L'eau était déjà un problème et un enjeu de taille à l'époque. Alors que les Territoires palestiniens souffraient du manque d'eau, Israël jouissait d'une bonne situation. Tous en étaient convaincus : dans 15 ans, l’eau serait la cause centrale des conflits au Moyen-Orient. Je constatais déjà la réalité du « deux poids, deux mesures ». Lorsque les Israéliens remplissaient des lacs entiers pour constituer des réserves d'eau à consommer, rien n'était dit. Mais lorsque la Jordanie souhaitait construire un système d'irrigation captant une partie de l'eau reçue par Israël, cette action équivalait à une déclaration de guerre. L'enjeu de l’eau ne concerne pas seulement au Moyen Orient, il se retrouve également en Asie centrale, dans le bassin du Nil, en Amérique Latine, en Europe... Partout le manque d'eau potable se fait sentir et entraîne des problèmes écologiques majeurs. Longtemps, la gravité de la situation de l'eau dans le monde a été cachée. Elle se pose aujourd'hui ouvertement et avec de plus en plus d'urgence. Si la situation mondiale face à l'eau n'est pas la même partout, la question du réchauffement climatique nous concerne tous de la même manière. L’unique solution à ce problème est de limiter la pollution de l'air. Mais les décideurs et les hommes d'affaires restent inactifs. On passe son temps à discuter en se rejetant mutuellement la faute. Certes, le climat a connu des cycles de réchauffement dans son histoire. Mais la situation d'aujourd'hui est différente: elle est sans précédent. Nous avons besoin de nous préparer et de nous adapter aux conséquences du changement climatique. Un exemple illustrera mon propos. Lorsque j’ai demandé au ministre des Affaires étrangères des Maldives « De combien d'îles est composé votre Etat? », il m'a répondu « C'est variable: avec l'élévation du niveau de la mer, certaines îles sont complètement submergées à certaines périodes de l'année... ».

En Europe, face à cette crise écologique, les actions menées sont les plus avancées. Je pense que cela est dû à l'organisation et à la structure de l'Union Européenne. Je place beaucoup d’espoir dans la France. L'Italie a signé récemment la Charte de la Terre. En Russie, certaines régions l’appliquent aussi. D'autres pays font des progrès aussi. Par exemple, en Argentine et au Brésil où certaines mesures sont mises en place et appliquées.

Le monde arrive aujourd'hui au tournant d'une étape importante: la crise écologique. Il est minuit moins cinq et nous sommes déjà en retard à notre rendez-vous. La situation n'est plus tenable. Les inégalités sociales sont de plus en plus grandes. 50% des écosystèmes sont endommagés. Il faut mobiliser tous les acteurs, notamment les ONG, pour préparer et mettre en œuvre les solutions qui s’imposent. Avec le programme écologique que M. Sarkozy a présenté hier, je ne pense pas être déçu. Je pense que cela pourra donner une impulsion nouvelle au monde entier. Bonne chance à tous.

 

 
Seconde table ronde 

Le défi d’une gouvernance mondiale de l’environnement

 

Débat animé par Jean-Pierre Elkabbach, journaliste à Europe 1

Les bouleversements écologiques auxquels le monde est confronté dépassent largement les frontières nationales. Les acteurs traditionnels que sont les Etats ne sont plus en mesure de répondre à ces changements. La préservation de l’environnement et la mise en place de politiques de développement durable appellent à des actions transnationales, globalisées. La nécessité d’une gouvernance mondiale de l’environnement fait désormais l’objet d’un large consensus parmi l’ensemble des acteurs concernés, publics comme privés. Cependant, sa mise en oeuvre pratique rencontre de nombreuses difficultés : refus de certains pays de signer le Protocole de Kyoto, controverses autour de la création d’un organisme onusien chargé de l’environnement, sont autant d’éléments qui doivent aujourd’hui être débattus.

Intervenants :

  • Mikhaïl Gorbatchev, Président et fondateur de Green Cross International
  • Michel Camdessus, ancien Directeur général du Fonds monétaire international, Gouverneur honoraire de la Banque de France
  • Ngozi Okonjo Iweala, Directrice générale de la Banque mondiale, ancienne ministre des Finances et des Affaires étrangères du Nigéria 
  • Yves-Thibault de Silguy, Président de Vinci
 
JP Elkabbach : Monsieur Gorbatchev, pourquoi et quand vous êtes vous intéressé à cette problématique de l'eau? Est-ce un intérêt récent ?
 
Mikhaïl Gorbatchev
L’intérêt que je porte aux problématiques de l’eau remonte à mon enfance. Tous les enfants de paysans, comme moi, connaissent la nature et y sont sensibles. Le problème de l'eau a toujours été un problème très important pour moi, c'est pourquoi, lors du Forum de Rio, lorsque l'on m'a demandé de prendre la direction de Green Cross, j'ai accepté. Si j’en ai fait mon combat principal, c’est parce que nous sommes aujourd’hui face à une situation réellement critique de manque d'eau. Les conflits autour de la ressource aquatique sont très vifs, partout dans le monde, et notamment en Russie. Cette ressource est essentielle ; nous ne pouvons vivre sans elle. Il ne faut pas non plus oublier que près de 80% des maladies et épidémies sont dues à une eau impropre à la consommation, et que plus de 6 millions d’enfants en meurent chaque année.
 
Michel Camdessus
Effectivement, l'eau, c'est la vie. C’est également un objectif majeur du millénaire, en termes d’accès et de qualité. L’assainissement de l’eau est un enjeu mondial. Il coûte 4 fois plus cher d’assainir l’eau que de la transporter. Pour exemple, je me rappelle d'une conversation que j'avais eue avec un ministre sud-africain, lorsque j'étais au FMI. Il était devenu très célèbre dans son pays car il avait réussi à rendre l'eau accessible, même dans les lieux les plus isolés de son pays. Pourtant, il ne tenait pas à être félicité. Il n'avait pas travaillé sur l'assainissement de l'eau. Il m'a confié « Maintenant, je suis responsable de la crise de choléra qui se déroule dans mon pays. »
 
Ngozi Okonjo Iweala
L’accès à l’eau est un combat de tous les jours. Il suffit de constater la quantité d’énergie dépensée, en zone rurale, pour aller chercher l’eau, cette source de la vie qui prend du temps, de l’énergie et qui est responsable de maladies chez les enfants tout particulièrement.
 
Yves-Thibault de Silguy
Le problème majeur de l'eau, c'est qu'elle est mal répartie. Même si en théorie on peut considérer l’eau comme un bien général de l'humanité, elle n'est pas un bien commun, puisqu'il n'y a pas d’égal accès à cette ressource. L'accès à l’eau et l'assainissement ont un coût ; qui doit le financer? Les utilisateurs doivent payer une partie du service liée aux infrastructures. Mais il faut que cette charge soit répartie équitablement. Le problème de l'assainissement soulève également la question de la responsabilité du pollueur. Pour ce qui est du financement, peut-on le faire reposer sur les entreprises privées ? A Alger, par exemple, l'arrivée d'entreprises privées a amélioré la qualité de l'eau, car ces entreprises disposent d'un savoir faire et d'une expertise reconnus. Il ne faut donc pas les écarter. Ensuite, bien sûr, il faut travailler sur les modalités d’un partenariat public / privé.
 
Mikhaïl Gorbatchev
La gestion de l’eau et de son manque appelle effectivement à un système de distribution très efficace, au niveau régional et national. Mais il est difficile de parvenir à cette efficacité s'il n'y a pas d'accès à l'eau pour tous. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d'une Convention sur l'eau au niveau international. Il faut créer un droit mondial opposable d’accès à l’eau.
 
Michel Camdessus
J'aimerais souligner un point concernant la participation de tous, acteurs publics comme privés, à la gestion de l’eau, notamment dans le domaine de l’assainissement. Lors d’une conversation avec le maire d’une grande ville africaine, ce dernier m’a confié : « Ici, tous les jours, près de 50 autocars surchargés arrivent dans ma ville et déchargent leur cargaison humaine, qui s’installe en ville car il n’y a pas, pour elle, d’autre solution. La première question qui nous est posée est la suivante : où peut-on se raccorder à l’eau ? ». On ne peut raccorder toutes ces populations sans un véritable partenariat public – privé. La combinaison du savoir et des technologies du secteur privé et de la régulation publique est indispensable dans ce domaine. Il faut sortir de l’idée que le secteur privé est systématiquement condamnable... Travaillons ensemble !
 
JP Elkabbach : Nous sommes actuellement dans une phase d’individualisme et de nationalisme. Que faut-il pour réaliser dans ce contexte une gouvernance mondiale en matière d’écologie ?
 
Certes, nous vivons aujourd’hui dans un monde relativement individualiste ; mais la mise en place d’une gouvernance mondiale en matière environnementale est devenue une nécessité. Je reprendrais une phrase de Victor Hugo: « Tout est soumis au prince, hormis le vent ». Il en est de même des catastrophes écologiques. Il est grand temps de concevoir une nouvelle organisation mondiale, capable de mieux connaître, de concevoir, de financer et d’évaluer les stratégies face aux défis environnementaux de notre siècle.
           
Mikhaïl Gorbatchev
Certes, les Etats doivent se mobiliser pour préserver notre planète ; mais toute politique doit se concevoir avec la société civile, sans quoi elle serait inefficace… La société civile doit contrôler et faire pression sur l'Etat lorsque celui-ci est inactif face aux problèmes environnementaux.
 
Ngozi Okonjo Iweala
Pour ma part, je considère que la solution ne réside pas dans la création d’institutions nouvelles, ou de conventions, mais dans la prise en compte de la voix des pays en développement pour la résolution de ces questions. Les interrogations, les priorités, les problèmes que font entendre les pays en développement ont-ils été bien entendus dans les institutions internationales? Quels que soient les mécanismes mis en place, il est impératif que les pays au développement aient voix au chapitre.
 
JP Elkabbach : Qu'avez-vous à demander aux pays riches ?
 
Par exemple, pour ce qui touche aux questions de déforestation, ou plutôt, soyons positifs, de conservation de la forêt (qui joue un rôle important pour l'eau, la qualité des sols...), comment les pays riches envisagent-ils de nous aider à préserver ces richesses? A l’aide de compensations? Il y a le problème des transferts de technologie sobre. Pour l'eau, y a-t-il une réelle volonté de transférer les technologies pour permettre l'accès et l'assainissement de l'eau pour les populations des pays pauvres?
 
Michel Camdessus
Dans le domaine de l'eau, nous sommes effectivement en présence d’un véritable « market failure ». Par exemple, en Afrique tropicale, le coût annuel en matière de santé publique de l'absence d'accès à l'eau ou de sa mauvaise qualité s'élève à près de 20 milliards de dollars par an. Selon une étude récente, l'atteinte des objectifs du Millénaire en matière d'eau coûterait 14 milliards sur 10 ans. Malheureusement, les financements sont rares. Il faut encourager les financements et en contrôler la distribution avec l'aide des ONG.
 
Yves-Thibault de Silguy
Pour ma part, je souhaiterais revenir sur les questions de gouvernance mondiale. Je reste convaincu que les entreprises ont un grand rôle à jouer. Par exemple, à l’échelle locale, les entreprises peuvent répondre au défi écologique en construisant aux normes HQE (Haute Qualité Environnementale). Au plan international, certes nous disposons d’organismes, mais non en matière environnementale. La mondialisation crée un vaste et unique marché, et nous avons besoin, plus que jamais, de règles communes, d’un arbitre, donc d’une organisation internationale. Enfin, j’aimerais souligner le fait que la croissance et l'environnement vont de pair. On ne va pas combattre le réchauffement climatique, mais tenter de s'adapter. Tout cela implique un principe de subsidiarité qu'il faut développer. Trois points doivent donc être débattus : le besoin d’un nouvel ordre international, un nouvel arbitrage Nord / Sud à créer, et une redéfinition et un meilleur partage des responsabilités.
 
JP Elkabbach : Aujourd'hui, si on vous dit Darfour, Iran, ... Vous répondriez que l’eau est une priorité ?
 
Mikhaïl Gorbatchev
Finalement, toutes ces questions renvoient à un enjeu fondamental, la paix. C'est de la paix dont tout le reste dépend. Sinon les institutions internationales restent dans l'impuissance. Tout est lié.
Pour ma part, je suis contre tout gouvernement mondial. Je pense qu'il faut réformer ce qui existe, l’ONU. Effectivement, les structures ont vieilli. Il faut les rénover et créer les maillons manquants.
Pour ce qui est de la proposition d’Al Gore, de mettre en place un Grenelle mondial de l’environnement, je pense que ça n’est pas sérieux. Il ne s’agit pas de créer un nouveau système de gouvernance, mais de passer par des Nations Unies réformées. La tentative de créer une nouvelle gouvernance risque de se réduire à zéro, comme ce que nous avons vu à Rio ou Johannesburg: Rio a créé le développement durable, mais il a été mis de côté. Johannesburg a créé les objectifs du Millénaire, mais ils ne sont toujours pas réalisés. Nous devons nous appuyer sur ce qui existe déjà.
 
JP Elkabbach : Le rôle des chefs d'Etat n’est-il pas de désamorcer les tensions autour de l'armement et du terrorisme plutôt que de se préoccuper de l'environnement ?
 
Je pense qu’aujourd’hui nous faisons face à trois défis majeurs : le défi sécuritaire - terrorisme, propagation nucléaire -, le défi de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion et, enfin, le défi de l'homme face à la planète: le défi de la crise écologique. Ces trois défis sont importants, et liés.
 
Ngozi Okonjo Iweala
Les défis de la pauvreté et de l'environnement doivent être envisagés ensemble. Répondre à ces défis implique de prendre en considération l’avis des acteurs concernés, à savoir les populations du Sud. Les pays riches doivent donner aux pays du Sud les moyens pour qu’ils s’aident eux-mêmes. Les institutions internationales doivent refléter également le point de vue des pays en développement, et non prendre une attitude de sauveur. Il faut aux pays du Sud des technologies sobres et efficaces pour l'agriculture, l'énergie...et que ces technologies soient durables.
 
Questions du public
 
1. Etes-vous favorable à un droit d'ingérence écologique, sorte de casques verts ?
 
Yves-Thibault de Silguy
Nous avons besoin de cadres environnementaux mondiaux favorables à la confiance: normalisation, échange. Il faut arbitrer avec des règles du jeu bien définies et non pas avec des casques rouges ou bleus… J'ajouterai que nous avons aussi besoin d'investir dans les domaines de la recherche/développement.
 
2. Le sauvetage de la planète passe par le désarmement : faut-il donc réaffecter les budgets ?
 
Mikhaïl Gorbatchev

La menace d'une nouvelle course aux armements est bel et bien engagée. Les sommes dépensées dans l'armement sont mirobolants. Et nous, ONG, avons besoin d'argent pour les innovations, pour l'eau, pour la diffusion des énergies sobres... Pour la guerre en Irak, les fonds ont été rapidement trouvés. Ils s'élèvent aujourd'hui à 1000 milliards de dollars. Mais rien ou presque n'est fait pour l'environnement. A Harvard, nous allons bientôt discuter du processus de ralentissement du désarmement nucléaire. Nous serons nombreux et j'espère que nous pourrons aller loin dans les propositions formulées.

 

 

Mikhaïl Gorbatchev, Jean-Michel Severino et Ngozi Okonjo Iweala