Éducation et emploi : la Côte d’Ivoire se donne les moyens d’une politique ambitieuse

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    En consacrant plus de 300 millions d'euros à l’éducation, à la formation et à l’emploi, et avec des approches innovantes, la Côte d’Ivoire entend relever le défi de donner à la majorité de ses jeunes une solide éducation de base, des compétences et un dispositif efficace d’entrée sur le marché du travail.

    Comment ? Jacques Marchand, le chef de projet côté AFD, nous en dit plus.

     

  • Comment caractériseriez-vous le projet de modernisation et de réforme du système éducatif ivoirien à l’œuvre ?

    Jacques Marchand : Défi-jeunes est le premier programme d’une telle envergure pour moderniser et développer le système d’éducation-formation dans un pays africain. C’est un enjeu crucial pour le pays. Après les dix ans de crise qui ont vu le système se dégrader les besoins sont considérables à la fois pour la remise à niveau de l’existant et pour l’extension des capacités en réponse à la croissance démographique, à la demande éducative en forte croissance et aux besoins de compétences pour le développement du pays. Les acteurs ivoiriens pilotent ce programme innovant avec détermination, engagent des réformes importantes, s’inscrivant dans le  long terme, et réalisent des investissements massifs qui sont à la hauteur des enjeux.
     

    En s’appuyant sur les deux Contrats de désendettement et de développement (C2D) signés en 2013 et en 2016 (les remboursements  périodiques de la dette publique ivoirienne à l’égard de la France sont immédiatement ré-injectés dans l’économie et la société ivoiriennes à travers le financement des projets de développement), ce sont 319 millions d’euros qui seront investis pour éduquer et former la jeunesse ivoirienne, un montant inédit pour le secteur dans ce pays.
     

    Vous parlez d’innovation. À quoi pensez-vous en particulier ?

    Les innovations sont multiples, tant dans la façon de mener les projets que dans ses objectifs et réalisations. La plus grande innovation est l’approche systémique du projet : le continuum éducatif  (éducation de base, formation professionnelle, enseignement supérieur, aide à l’emploi des jeunes) a été pris en compte. Non pas sous la forme d’un projet pilote mais d’un programme à envergure nationale !
     

    Dans la composante éducation de base, le projet concentre une partie de ses moyens sur le collège, grand oublié des politiques précédentes – et notamment des collèges de proximité, en zone rurale, pour favoriser l’accès des populations rurales à ce niveau d’enseignement.
     

    Actuellement, alors que le pays se voit comme une économie émergente, moins d’un tiers d’une classe d’âge  achève le niveau collège. L’objectif des autorités est d’instaurer une scolarisation universelle jusqu’à 16 ans. Le ministère de l’éducation va actualiser les contenus et les manuels, repenser la formation des professeurs.  A terme, 240 collèges seront construits sur financement C2D. La construction est assurée par des PME locales et une mobilisation sociale par les ONG sensibilise les communautés à la scolarisation des enfants, et notamment des filles jusqu’à la fin du cycle du collège.
     

    Concernant le primaire, 116 écoles sont programmées et 30 livrées pour cette rentrée. Elles intègrent la création d’un niveau pré-scolaire (équivalent de notre grande section de maternelle). Des ONG ont été recrutées par le ministère de l’éducation pour réaliser une mise en œuvre locale de la construction pour réduire sensiblement les coûts de construction et assurer une mobilisation sociale pour une meilleure assiduité des enfants scolarisés et une gestion participative de l’école en y améliorant le climat d’étude et de vie scolaire.
     

    D’ailleurs, améliorer la gouvernance des établissements est un objectif que l’on retrouve tout au long de la chaîne, de l’école primaire à l’université.
     

    Une autre innovation importante, qui concerne, quant à elle, la pédagogie : l’apprentissage se fera de plus en plus par la pédagogie active centrée sur les compétences dans laquelle l’enfant participe beaucoup plus aux méthodes de transmission de connaissances.

     

     

    Défi-jeunes en quelques chiffres


    20 000 nouvelles places créées dans 116 écoles primaires
    92 000 nouvelles places créées dans 240 collèges
    10 000 enseignants (primaire et collège) formés
    15 000 directeurs d’écoles primaires recyclés
    1000 directeurs de collèges formés
    6 nouveaux centres de formation professionnelle spécialisés :
    BTP, agriculture, industrie agro-alimentaire, mécanique, mines, transport
    5 centres polyvalents de formation professionnelle
    75 000 étudiants concernés par la modernisation des 5 universités publiques et 5 écoles d’ingénieurs
    48 000 jeunes accompagnés vers l’emploi ou vers l’entreprenariat

     

     


    « L’autre bout » du continuum, de la chaîne éducative - la formation professionnelle et l’enseignement supérieur - profite-t-il aussi de ce vent d’innovations ?

    Oui. C’est peut-être même la formation professionnelle qui témoigne de l’innovation la plus importante !
    Afin d’orienter les dispositifs de formation selon les besoin des entreprises et ainsi d’améliorer  l’employabilité des jeunes apprenants, le nouveau dispositif de formation est fondé sur l’implication forte des branches professionnelles. Pour cela, il faut renforcer la structuration des douze branches professionnelles nouvellement créées en RCI, en partenariat avec leurs homologues françaises. C’est avec elles qu’ont été définies les compétences attendues et que sont élaborés les programmes de formation. Six centres de formation spécialisés vont être construits… Ces axes redéfinissent la politique de formation professionnelle pour les trente prochaines années !

    Quant à l’enseignement supérieur, outre l’accompagnement de la réforme majeure dite LMD (Licence Mastère Doctorat) et le développement du numérique pour améliorer la qualité des enseignements et l’employabilité des étudiants, le gouvernement entend renforcer les moyens, la gouvernance et l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur, au premier rang desquelles l’École nationale polytechnique Houphouët-Boigny. Le programme forme une nouvelle génération d’enseignants chercheurs à travers des bourses d’étude (master et doctorat) et des partenariats de recherche entre université ivoiriennes et françaises ou francophones.

    Le gouvernement souhaite concentrer ses efforts sur l’emploi des jeunes. Quel dispositif compte-t-il mettre en place pour y parvenir ?

    On estime que 400 000 jeunes ivoiriens sortent chaque année du système éducatif. Près de quatre millions de jeunes seraient sur le marché du travail sans formation adéquate. L’insertion professionnelle est donc, à juste titre, une priorité pour le gouvernement qui a créé l’agence nationale pour l’emploi des jeunes. Il a mis en place un dispositif à deux volets : améliorer l’employabilité des jeunes, par le développement de chantiers à haute intensité de main d’œuvre, de chantiers-écoles et de stages d’insertion ;  développer l’entreprenariat par l’aide à la création de micro-entreprises (formations, intermédiation vers les institutions de microfinance), et l’auto-emploi à travers des activités génératrices de revenus dans le domaine agro-pastoral. Le programme apporte enfin un appui au renforcement institutionnel de l’Agence emploi-jeunes.

    Quel regard portez-vous sur ce très – trop ? – ambitieux programme ?

    C’est une réponse significative mais encore insuffisante au regard des enjeux pour un pays de l’envergure de la Côte d’Ivoire. Il y avait une grosse attente après dix ans de crise, de retour à la normale, d’équité, d’opportunités et d’emploi pour les jeunes. Le gouvernement fait preuve de clairvoyance et de persévérance dans les réformes lancées et a dû procéder à des arbitrages en faveur de la jeunesse qui constitue l’avenir du pays. Le programme est aussi l’opportunité d’instaurer une nouvelle philosophie dans le contenu des programmes et dans la gestion des établissements, de nouvelles gouvernances, moins centralisées et plus efficaces. Mais ici comme ailleurs, ces réformes peuvent être freinées par des résistances diverses. Mais c’est ce qui rend le projet passionnant !
     

Mise à jour en août 2016

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