Projet PAS

Accompagnement psychosocial des personnes déplacées dans l'est du Tchad

12/01/2012

Première pour l'AFD : dans l'est du Tchad, l'agence a greffé un programme d'accompagnement psychosocial dans des projets mis en oeuvre dans des zones de conflits ou de post-conflit. A  mi-parcours, cet appui, mis en place dans une centaine de villages et une quarantaine de campements nomades, affiche des résultats positifs mais la question de la perennité du dispositif incite à rester modeste.

Au Tchad, l’AFD intervient dans l’accompagnement au retour des populations déplacées, à travers un programme d’appui à la stabilisation à l’est du pays.
Le programme doit permettre aux populations de disposer, dans leurs villages d’origine ou dans les zones de retour volontaires, de services de base tel que l’accès à l’eau potable, comparables à ceux auxquels elles ont eu accès dans les sites de déplacés, soutenus par l’action humanitaire. Il comprend également un volet de relance économique.

Lire l'interview de Jeanne Milleliri, chargée de projet au Tchad, et Thierry Liscia, responsable du traitement psychososocial à la cellule "Prévention des crises et sorties de conflits".

Une composante appui psychosocial au volet Santé du programme

Dans le troisième volet du projet, consacré à la santé, notamment via la construction ou la réhabilitation de cinq centres de santé, l’AFD a intégré, pour la première fois, un volet d’appui psychosocial à ces personnes dites "retournées".

Des communautés qui ne communiquent plus entre elles

Après cinq mois, les actions conduites ont déjà permis d’obtenir des résultats positifs : mieux-être des personnes prises en charge par les groupes d’entraide, complémentarité des actions psychosociales au volet santé primaire, participation des femmes à la gestion communautaire...
Ces actions psychosociales ont, en outre, permis de réunir des communautés qui ne communiquaient plus entre elles depuis longtemps. Or, cette juxtaposition de communautés est l’un des problèmes majeurs qui entravent le développement du Tchad.

 

Eclairage et précisions par Jeanne Milleliri, chargée de projet au Tchad, et Thierry Liscia, responsable du traitement psychososocial à la cellule "Prévention des crises et sorties de conflits".

Ce programme de soutien psychosocial post traumatisme est une nouveauté pour l’Agence française de développement. Pourquoi une telle initiative ?
L’agence intervient dans plusieurs pays en situation de conflits et de crises : Haïti, Territoires Palestiniens, Afghanistan, plusieurs pays africains… Dans ces contextes, il nous est apparu comme une évidence que l’impact sur le développement économique, social et humain de ces tragédies devait faire l’objet d’un traitement spécifique au plus proche de l’humain. Ainsi, le travail que nous effectuons dans plusieurs villages de la région de Goz Beida, au Tchad, est effectivement une première pour l’AFD.

Sur quels aspects travaillez-vous en priorité ?
Le traumatisme provoqué par des conflits extrêmement violents conduit certaines personnes à développer des troubles anxieux ou de l’humeur, type dépression, à ne plus croire en l’avenir, à se replier sur elles et ainsi à se désocialiser, voire à être sujettes aux addictions à des substances psychoactives. Nous soutenons donc des initiatives qui vont ainsi s’attacher à recréer du lien entre les personnes et à apporter un "soutien social" aux personnes qui en auraient besoin.

Ces troubles post-traumatiques touchent-ils toute la population ?
Heureusement non. On estime généralement que 60% des personnes s’en sortent grâce à leurs ressources propres, au soutien de leurs proches, ou à celui de la communauté ; 10 % vont développer des troubles lourds qui relèvent de la psychiatrie. Enfin 30% des personnes deviennent fragiles, vulnérables, et peuvent, si l’on n’y prête pas attention, développer à terme le type de troubles évoqué précédemment. On constate ainsi qu’une grande partie de la population est potentiellement concernée par l’apparition de ces troubles et peut, dès lors, nécessiter un accompagnement. C’est donc cette frange de population que nous souhaitons pouvoir accompagner au travers de certains projets de l’AFD.

 

Concrètement, quelles actions sont mises en place ?
D’une manière générale, des écoutes individuelles, des groupes de paroles, des groupes d’entraide… Les groupes de paroles ont un effet libérateur très fort. La parole soulage du fardeau du secret et le partage de ces expériences cruelles peut libérer de la honte, notamment chez les femmes victimes de viols.

Autre exemple, un système de tontine, tel que cela a été mis en place au Tchad, permet d’acheter des manuels scolaires aux enfants de parents qui ne sont plus à-même de vivre dans leur environnement, et, au-delà, d’inclure ces personnes dans un système de solidarité traditionnel et donc de les maintenir en lien avec la communauté.
Au cas particulier du projet au Tchad, COOPI, l’ONG italienne qui met en œuvre la phase 2 de ce projet, a commencé par créer des lieux dédiés à ce travail d’appui psychosocial : un lieu destiné au travail en groupe et une case dédiée à l’écoute individuelle.
Puis, dans chaque village, l’ONG a désigné et formé deux mobilisateurs communautaires, un homme et une femme, et a mis en place des groupes d’entraide solidaire, composés de dix femmes. Ces groupes ont pour fonction d’identifier les problèmes dans la communauté et les personnes présentant des troubles d’ordre psychosociaux.
Pour favoriser son ancrage dans le village, la constitution du groupe d’entraide a fait l’objet d’une déclaration signée à la fois par le chef du village et par le président du comité de santé.

 

A mi-parcours, quels sont les premiers résultats ?
Ils sont largement positifs au regard du peu de temps écoulé depuis la mise en place de ce programme et s’inscrivent en outre dans plusieurs registres :

- tout d’abord, le mieux-être des personnes prises en charge.

Les bénéficiaires directs d’une prise en charge individuelle par la psychologue de l’ONG ou des actions des groupes d’entraide font part de l’amélioration de leur bien-être. Outre une santé meilleure, cela leur permet de retrouver un emploi et de pouvoir, à nouveau, subvenir aux besoins de leur famille.

- la complémentarité des actions psychosociales avec les soins de santé primaire

L’introduction du psychosocial a permis de mieux comprendre ce qui se passait, tant dans la communauté que dans les centres de santé. Les témoignages recueillis au cours des formations psychosociales ont permis, par exemple, de mesurer l’impossibilité pour une femme d’exprimer ses affects lors des visites aux centres de santé, son mari prenant généralement la parole pour elle. Le personnel médical des centres de santé, constatant qu’écouter une personne leur permettait de mieux orienter leur action, a en conséquence exprimé son souhait d’être formé à l’accueil et à une meilleure prise en compte de la psychologie des personnes..

- la participation des femmes

Lors des premières visites de COOPI dans les villages, les femmes n’avaient pas été conviées par les hommes à assister aux échanges. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Les témoignages recueillis, tant par les hommes que par les femmes, ont souligné la réduction des conflits conjugaux et la meilleure prise en compte des femmes dans les décisions concernant la communauté.

- l’interaction réciproque entre les bénéficiaires individuels et la communauté

L’accent est mis sur la relation interpersonnelle, à savoir sur les moyens pour la communauté de prendre en compte les personnes en difficulté ou les malades. Ainsi, là où les actions psychosociales visent généralement à donner aux personnes ayant subi un traumatisme les moyens de se réintégrer dans la communauté, il s’agit ici d’agir également directement sur les pathologies qui peuvent affecter une communauté en cherchant à favoriser le « vivre ensemble ». Ainsi, la communauté est-elle impliquée dans des sujets tels la cohabitation entre ethnies, l’acceptation des « fous » dans la communauté et la déstigmatisation, l’attention à accorder à son enfant, les violences familiales, ou encore l’isolement des personnes dans le besoin, allant ainsi au-delà des seules pathologies mentales …


Quelles sont les perspectives d’avenir de cette initiative ?

Pour ce projet au Tchad, certains défis sont encore à relever pour cette première composante psychosociale dans un projet de l’AFD et notamment :

- la complexité liée à l’étendue des zones couvertes.
Le nombre de villages couverts par les centres de santé s’élève à une centaine, plus une quarantaine de campements nomades.

- et la pérennité des mobilisateurs communautaires.
Ceux-ci étant bénévoles, il existe dès lors un double risque (i) d’érosion de la motivation de ces animateurs, ne bénéficiant plus de la reconnaissance par la psychologue de l’ONG, et (ii) d’absence de légitimation par la communauté. Une solution pourrait alors être d’organiser une relation triangulaire hôpital - centres de santé - mobilisateurs communautaires, avec une supervision régulière de l’hôpital sur les centres et des centres sur les mobilisateurs.

Au-delà, il faut continuer à convaincre de la nécessité d’intégrer cette dimension dans les projets concernés. Cependant, grâce à l’appui de nombreux collègues qui soutiennent cette initiative, d’autres composantes psychosociales sont en train de naître au sein de projets liés aux différents métiers de l’AFD, de la santé au réaménagement urbain, en passant par l’éducation ou la micro-finance

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