En savoir plus

"Un pays ne se relève pas d’un cataclysme en seulement quelques années"

230 000 morts, 300 000 blessés, des destructions massives, des administrations décimées… Cinq ans après le séisme qui a dévasté Haïti, qu’en est-il de la reconstruction ? Bénédicte Gazon, directrice de l’agence AFD de Port-au-Prince, nous fait part de ses constats et de ses analyses. Une interview sans langue de bois qui permet de mieux comprendre l’action d’un bailleur de fonds dans un pays meurtri.

(Photo Marc Steed)

 

 

Cinq ans après le séisme qui a dévasté Haïti le 12 janvier 2010, certains observateurs critiquent le manque de résultats visibles. Comment l’expliquez-vous ?

Bénédicte Gazon : Lors de catastrophes comparables dans d’autres pays et en d’autres temps, la reconstruction a pris de nombreuses années. Il a notamment fallu vingt ans pour reconstruire les centres historiques de Caen et du Havre après la seconde guerre mondiale et jusqu’à trente ans pour résoudre la pénurie de logement et redevenir autosuffisant au point de vue alimentaire. 

C’est long de rebâtir presque entièrement une ville ! 
Il faut avoir en tête qu’en l’espace de quelques secondes, le tremblement de terre de Port-au-Prince a fait environ dix fois plus de victimes (décès, blessés, sans abris) et causé trois fois plus de dégâts matériels (bâti détruit, volume de gravats) que des mois de bombardements et sabotages intensifs sur ces deux villes. 
 
Pour ce qui concerne les projets de reconstruction sur lesquels l’AFD a décidé d’intervenir, ils sont importants en taille et en ambition (« profiter » de la catastrophe pour « reconstruire en mieux »). 
 
La nécessité de reconstruire le principal hôpital du pays, qui joue un rôle clé dans l’ensemble du système de santé en Haïti, était une évidence dès 2010. Mais il a fallu commencer par faire des études, définir un budget, puis faire appel à une entreprise internationale et enfin définir une organisation de travail qui permette de laisser l’hôpital ouvert au public pendant la reconstruction. « L’hôpital de transition » a été inauguré en juin 2014 et aujourd’hui, les fondations du nouvel hôpital sont creusées, les éléments qui permettront son autonomie en électricité et en eau sont en cours de construction (usine d’eau potable, usine de traitement des eaux usées), le chantier de reconstruction est lancé et les travaux doivent être livrés en 2017. 
 
Dans les quartiers précaires de Martissant et Baillergeau, il ne s’agissait pas de créer de toutes pièces un quartier sur un site vide et disponible. Au contraire, afin d’améliorer les conditions de vie des habitants dans le quartier qu’ils occupent, le projet vise à reconstruire et consolider des habitations construites sur une terre dont on ne connait pas forcément le propriétaire, à installer un minimum d’équipements publics communs sur des espaces qui ont été occupés par les populations sans planification préalable.  
 
L’impatience des populations est tout à fait compréhensible et légitime, d’autant plus lorsqu’elles ont été consultées et qu’elles connaissent bien les réalisations prévues. C’est d’ailleurs une des plus belles réussites du projet de réaménagement des quartiers informels de Port-au-Prince que d’avoir démarré par la réalisation d’un schéma d’aménagement concerté avec les populations, qui ont pu ainsi exposer leurs besoins, leurs envies, leurs rêves, identifier leurs priorités, etc. 
 
Les projets de reconstruction sont complexes et ont besoin d’un temps long de préparation et de réalisation, en Haïti comme ailleurs. En France, un nouvel hôpital se construit en dix ans. De même, les projets d’aménagement urbain en France sur un site occupé (rénovation), où il faut démolir, reconstruire, négocier avec les occupants, les propriétaires) attendent 5 ans avant de voir la première pierre du projet et 10 ans avant d’en voir la fin.
 

De quels progrès et de quels blocages avez-vous été témoins depuis votre arrivée à l’agence ?

Bénédicte Gazon : Je vais commencer par les progrès. Il est, en effet, très gratifiant pour les équipes actuelles de l’agence AFD de Port-au-Prince de voir l’aboutissement des efforts entrepris bien avant nous. En 2014, on est arrivés à une étape très concrète et visible pour de nombreux projets :

- Les travaux du nouvel Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH) ont démarré. Des installations provisoires ont été réalisées pour permettre de continuer à dispenser des soins pendant les travaux, elles sont en service depuis mi-2014. Sur le site du projet ainsi libéré, les démolitions, terrassements ont été exécutés. Les fondations des nouveaux bâtiments sont en cours et les premières superstructures seront visibles dès le premier trimestre 2015.
- Deux maternités ont été inaugurées en 2014 sur le projet de santé maternelle et infantile (6 M€), trois autres sont à venir en 2015. 
- A Martissant et Baillergeau, près de 600 mètres de ravine ont été aménagés, des murs et aménagements ont été construits pour protéger des quartiers des inondations ou glissement de terrain, des aménagements urbains pilotes s’installent (voies carrossables, escaliers, éclairage public, places publiques, corridors). En matière de logement, des formations aux techniques de construction parasismique ont déjà touché 250 particuliers et artisans, une cinquantaine de familles ont déjà reçu un appui financier pour les aider à reconstruire leur maison. 
- 20 kilomètres de canaux d’irrigation ont été réhabilités dans la plaine des Cayes entre février et décembre 2014.
- A Jacmel, 5 ponts et de nombreux ouvrages de lutte contre les inondations (aménagement des berges, curage du lit pose de gabions, etc.) sont en cours de finalisation dans le centre-ville.
 
Au niveau de la mécanique de nos projets, de nos procédures et des conventions qui nous engagent auprès de nos partenaires, nous avons également connu des avancées. Par exemple, sur notre projet urbain de Port-au-Prince, nous avons réussi à desserrer une contrainte de temps qui nous imposait de signer tous les contrats avant la fin 2014. Nous avons travaillé, discuté et fini par trouver une interprétation satisfaisante de l’accord que nous avons avec l’Union européenne qui nous délègue des fonds. De la même façon, nous allons désormais pouvoir consacrer une partie des fonds du projet à l’achat de foncier, ce qui va permettre de disposer plus de terres pour la construction de logement (sinon nous aurions dû nous contenter de terrains appartenant à l’Etat et il y en a peu dans ces quartiers). Et aujourd’hui, les plus hauts représentants de l'exécutif haïtiens citent ce projet à la presse ; ils le voient comme l’un des plus prometteurs en matière de logement !
 
De façon générale, nous sommes particulièrement fiers lorsque nous contribuons à lancer des initiatives et qu’elles sont ensuite reprises, quitte à ce qu’on ne parle plus de nous ! Par exemple, dans le cadre de notre projet d’appui à la gestion des ressources humaines du ministère de l’Education, un projet qui avait démarré juste avant le tremblement de terre, nous avons financé la rédaction d’un nouveau statut du personnel, fixant les règles de recrutement, mettant en place des grilles de rémunération, etc. Ce statut a été approuvé en mars 2014 et il constitue désormais un des piliers de la politique publique d’Haïti en matière d’éducation. 
 
Un dernier exemple, L’AFD a financé des projets de ponts réalisés par une entreprise française, qui met en œuvre une technologie intéressante : il s’agit d’éléments préfabriqués, modulaires, qui permettent un montage rapide de ces ouvrages et donc d’être très réactif après une catastrophe (tremblement de terre ou ouragan notamment). Nos premiers financements ont permis de mettre le pied à l’étrier à cette entreprise qui a ensuite gagné plusieurs marchés financés par d’autres bailleurs sur l’ensemble du territoire haïtien. 
Les blocages 
 
Haïti est un pays fragile, ce qui génère un certain nombre de blocages au niveau de l’exécution des projets, qui peuvent s’avérer frustrants. Le manque d’organisation des services, la lourdeur de la chaîne administrative et le très faible niveau de délégation font que certaines décisions et actions qui pourraient être exécutées en peu de temps en prennent énormément. C’est particulièrement vrai concernant les délais de passation des marchés (délai de validation des contrats par la Commission Nationale des Marchés Publics et la Cours des comptes) ou concernant la coopération entre des institutions dont le mandat n’est pas toujours très bien défini (par exemple dans le secteur urbain où plusieurs acteurs doivent travailler ensemble). De même, compte-tenu des blocages au niveau politique, le processus d’adoption d’une nouvelle loi peut parfois prendre plusieurs années, rendant difficile la mise en place de certains projets (par exemple dans le cadre du projet d’appui à la régulation de la microfinance). 
 
A cela s’ajoute un nombre très important d’acteurs internationaux de coopération (Nations-Unies, agences multilatérales, bilatérales, organisations de la société civile) et de très nombreux  mécanismes de coopération, y compris à l'échelon décentralisé, qui ne peuvent être réellement efficaces si l’Etat ne parvient pas fixer une politique claire dans laquelle chacun peut s'inscrire.      

 

Que fait l’AFD pour le relogement des sinistrés, qui demeure, cinq ans après le séisme, un défi majeur ?

Bénédicte Gazon : La particularité du tremblement de terre est qu’il a principalement eu lieu en milieu urbain. Il a frappé la région métropolitaine du pays, une zone densément peuplée de plus de 2,5 millions d’habitants en 2010 ainsi que les villes de Leogâne, Gressier et dans une moindre mesure Jacmel.
La gravité de la catastrophe a été sans précédent : près de 230 000 morts, 300 000 blessés, près d’un habitant sur deux à Port-au-Prince sans-abri, des destructions massives de logements et bâtiments administratifs. 
 
La communauté internationale s’est tout d’abord concentrée sur les problématiques humanitaires : soins, aide alimentaire, évacuation des débris et enfin la mise en place de camps et abris de fortune. L’OIM (Office des migrations internationales) comptait en juillet 2010 1,5 million de personnes déplacées, vivant dans des abris temporaires dans des camps, une solution sensée être purement transitoire.
Petit à petit, la construction de logements s’est imposée comme l’urgence naturelle de la reconstruction. Les camps ont se sont progressivement vidés : en trois ans, 77% de la population des camps a été officiellement relogée notamment grâce à l’octroi de subventions sensées couvrir un an de loyer pour les familles. Les statistiques de septembre 2014 font encore état de 85 000 personnes (23 000 foyers) vivant dans 120 camps.
 
Ce sont les Haïtiens qui ont fourni la contribution la plus importante à la reconstruction puisqu’on estime que 80 % de celle-ci a été de « l’auto-construction ». Malheureusement, la précarité des logements « auto-reconstruits » sans appui est souvent plus grande qu'avant le séisme.
 
Face à cette problématique, le projet de rénovation de Martissant et Baillergeau a été pensé comme un projet d'aménagement "intégré" dans le sens où il introduit toutes les dimensions de la vie urbaine, y compris culturelle et économique : il s’agit de ne pas oublier la qualité de vie (promenades, bancs, arbres, éclairage, réaménagements de marchés). 
 
Un des piliers de ce projet est l’amélioration de l'habitat : le projet prévoit des formations aux techniques de construction parasismiques, un accompagnement des familles pour la reconstruction et l’amélioration de leur logement individuel (appui technique et subventions) ainsi que la construction de logement collectif social. Il s'agit au total de reconstruire ou consolider dans le respect des normes antisismiques 750 maisons environ et de construire 280 logements collectifs dans les deux quartiers. 
 
Dans le cadre du projet de reconstruction des quartiers de Port au Prince, le volet habitat collectif à travers la réalisation de constructions neuves est important. Il s’agissait d’améliorer les conditions de vie des familles de façon durable au sein de leur propre quartier. 
 
Au-delà des réalisations physiques, la grande ambition du projet mené par l’AFD est d’appuyer l’Etat pour qu’il se réinvestisse progressivement dans les quartiers informels. Le ministère des Travaux publics doit superviser les travaux et approuver les plans des maisons individuelles ; la mairie de Port-au-Prince doit autoriser la construction ; l'agence publique pour le logement social EPPLS devra assumer la gestion du nouveau parc de logements construit ; enfin l'office de protection du Morne l’Hôpital s’impliquera dans un projet d'agriculture périurbaine dans une zone tampon pour contribuer à freiner l'urbanisation anarchique dans les hauteurs de Port-au-Prince. 
 
Pour réaliser tout cela, l'Etat doit disposer de moyens physiques et humains, mais aussi des outils administratifs et réglementaires adaptés. Ce projet doit être l’occasion d’appuyer l’ensemble des institutions publiques en charge à réaliser leurs missions et mandats. Pour l’AFD, c’est la seule stratégie permettant de garantir un succès à long terme (les projets peuvent se répliquer sans bailleurs, les autorités sont pleinement investies de leur mission et ont appris à les réaliser, etc.).

 

Sur les sommes initialement promises par la France via l’AFD à Haïti après le séisme, combien ont effectivement été versées ?

Bénédicte Gazon : Sur les 326 M € annoncés dès février 2010, comme contribution de la France à la reconstruction et au redressement du pays, 160 M € sont gérés par l’AFD. Ils se décomposent comme suit :

- 25 M€  sur huit projets en cours initiés avant le séisme
- huit nouveaux projets pour un total de 90 M€
- des appuis budgétaires à hauteur de 45 M€.
 
Pour l’instant, près de 90 M € ont été effectivement utilisés par les autorités haïtiennes. 70 M € restent encore à dépenser, au fur et à mesure des avancées des projets en cours.
 
Pour de gros projets de reconstruction, il faut d’abord faire un important travail d’étude et de préparation pour définir les ouvrages et aménagements à réaliser, il faut ensuite lancer des appels d’offres. Enfin, les travaux concrets peuvent démarrer. Classiquement, les versements sont faibles les premières années du projet et beaucoup plus importants à la fin. C’est ce qui explique le montant de 70 M€ (sur 160 M€) encore à dépenser cinq ans après le séisme.

Les secteurs vers lesquels ces sommes sont allées correspondent-ils véritablement aux axes prioritaires du gouvernement haïtien ?

Bénédicte Gazon : Oui. Quelques mois après le séisme, Haïti a rédigé un plan stratégique de développement couvrant d’une part les besoins immédiats de la reconstruction mais d’autre part, se plaçant dans une perspective de développement à long terme. Ce plan compte quatre grands chantiers de refondation du pays : territoriale, économique, sociale et institutionnelle. 

Les opérations de l’AFD se sont toutes inscrites dans les priorités exprimées par le gouvernement tant en matière de secteurs - éducation, santé, développement rural, urbain, renforcement institutionnel – qu’en matière d’instruments : aide projet, aide budgétaire, renforcement des capacités. 
 
Dans ce pays aux besoins immenses, presque tout était prioritaire. Dans ce cadre, toutes les opérations proposées par les bailleurs de fonds étaient de fait pertinentes et répondaient à une demande. Cependant, bien cibler les priorités parmi les priorités, bien organiser les actions dans le temps (par quoi commencer ?) a été le principal défi pour les bailleurs comme pour le gouvernement. 
 

Comment l’AFD, qui intervenait déjà en Haïti avant le séisme, a-t-elle fait évoluer son action depuis ?

Bénédicte Gazon : Après discussion avec les autorités haïtiennes, il a été décidé de poursuivre la mise en œuvre des projets déjà engagés avant le tremblement de terre. 

La plupart de ces projets ont souffert de la désorganisation profonde des institutions qui étaient les interlocuteurs directs de l’AFD pour leur mise en œuvre. Les administrations centrales situées à Port-au-Prince ont en effet connu des destructions importantes : pertes humaines, matérielles, archives. Certains bailleurs se sont désengagés de projets que nous menions en partenariat. D’autres projets se déroulant en province ont pu continuer à fonctionner presque normalement. 
 
Les nouveaux projets décidés à partir de 2010 ont d’abord visé des priorités de reconstruction. Deux projets phare ont été définis très rapidement :
1- La reconstruction de l’hôpital de Port-au-Prince, en cofinancement avec les Etats-Unis et Haïti (projet total de 83 M$ de reconstruction des infrastructures mais aussi une profonde de réforme de la gestion de l’hôpital).
2- Le projet d’aménagement des quartiers précaires de Port-au-Prince, Martissant et Baillergeau : aide à la reconstruction de logements détruits mais également conception des équipements urbains dans ces quartiers qui n’ont jamais été planifiés par la puissance publique (routes, corridors, éclairage, réseaux d’eau et d’électricité). Ce projet se monte à 30 M€ (dont 20 délégués par l’Union européenne).
 
Le troisième grand projet à avoir bénéficié des crédits post-séisme exceptionnels de la France s’est focalisé sur la sécurité alimentaire (production agricole et réhabilitation de canaux d’irrigation). 
 
Enfin, progressivement, les nouvelles opérations identifiées avec les autorités haïtiennes n'ont plus été dictées par les exigences de reconstruction, mais répondent à des préoccupations de développement à long terme. C’est le cas du tout dernier projet approuvé par l’AFD en septembre 2014 (qui sera mis en œuvre à partir de 2015), un appui de 5 M € au secteur de la formation professionnelle pour une meilleure insertion des jeunes sur le marché du travail.
La période exceptionnelle arrive à son terme, au moins s'agissant des nouveaux projets engagés. 

L’AFD est loin d’être le plus gros bailleur de fonds en Haïti. Quelle sont sa place et la spécificité de son approche ?

Bénédicte Gazon : L’AFD est un bailleur effectivement plus modeste que d’autres acteurs multilatéraux (la BID, l’Union européenne) ou bilatéraux (Etats-Unis, Canada) mais l’appui de la France est loin d’être négligeable. Grâce notamment à l’effort très substantiel réalisé après le séisme, la France se plaçait en 6e position des bailleurs d’Haïti en 2010, 2011 et 2012, selon les statistiques de l’OCDE. 

Au-delà des volumes de financement, il faut souligner que l’AFD travaille en Haïti depuis plus de 40 ans dans l’ensemble des secteurs du développement humain, rural et urbain. Son métier est de financer des projets dans une perspective de long terme et pour cela sa principale spécificité est qu’elle s’appuie sur les institutions haïtiennes pour les mener. De façon générale, les projets de l’AFD sont directement mis en œuvre par les ministères haïtiens (agriculture, santé) et comportent des composantes d’appui au renforcement des capacités de ces structures. C’est une stratégie qui doit porter ses fruits à long terme. Tous les partenaires d’Haïti ne choisissent pas cette voie et pour aller plus vite, paraître plus efficace et afficher des résultats, sont parfois tentés de faire à la place des institutions haïtiennes. 
 
Une autre spécificité de l’AFD est qu’elle cherche à introduire des approches ambitieuses et innovantes. Par exemple, en matière de planification urbaine, le processus participatif d'élaboration des schémas directeurs d'aménagement des quartiers précaires de Martissant et Baillergeau fait école depuis. Elle fait aujourd’hui partie intégrante de la méthodologie promue auprès des autres bailleurs et des ONG par les autorités haïtiennes !
 
Enfin, l’Agence a oeuvré ces dernières années pour mettre en oeuvre des financements délégués par l’Union européenne ainsi que de la coopération américaine (USAID), Haïti faisant souvent figure de précurseur en la matière. Cela lui a permis de mettre sur pied des projets plus importants et plus ambitieux qu’avec ses seules ressources. 
 

Passer par l’Etat est-il une solution quand celui-ci est aussi fragile et a si peu de moyens humains ?

Bénédicte Gazon : En Haïti, l’Etat n’a jamais été très puissant. Mais il se construit petit à petit et un indicateur le montre, celui de la pression fiscale : les recettes du budget national représentent 13% du PIB haïtien, c’est assez faible (bien que dans la moyenne des pays des Caraïbes et de l’Amérique centrale) mais c’est presque deux fois plus qu’à la fin des années 90 où ce taux était de 7%. Le tremblement de terre a profondément affecté l’appareil d’Etat : l’administration publique a perdu une part significative de ses effectifs. 

Cependant, quelles que soient leurs faiblesses, les institutions et autorités en place sont les seules responsables du développement de leur pays. L’enjeu est de leur donner les moyens de travailler à la réalisation de leurs missions (moyens humains, matériels). Un projet d'aménagement ou d'équipement public mené en dehors de l’Etat n’est approprié par personne. S’il représente un poids trop important et non prévu par l’administration, il peut être abandonné.
Par exemple, un nouvel hôpital ne servira pas si il n’y a pas eu de coordination avec le ministère de la Santé pour que le personnel médical soit présent (recruté, formé) à son ouverture, ainsi que les équipements et les médicaments. Tout ceci - ce qu’on appelle les coûts récurrents des projets - doit être prévu au budget de l’Etat.  
Le risque est particulièrement saillant en Haïti où les subventions massives de l'extérieur viennent abonder les investissements alors que les budgets publics de fonctionnement provenant des recettes fiscales demeurent particulièrement maigres.
Accepter le rythme de décision de l’Etat, suivre les procédures de l’administration, peut causer des frustrations car on peut avoir l’impression d’être lent et de manquer d’efficacité. Mais c’est la seule façon d’obtenir des résultats durables. 
 

Haïti est un cas d’école : malgré l’importance de l’aide internationale depuis de nombreuses années, il reste l’un des pays les plus pauvres du monde. Que répondez-vous aux Français qui diraient : "Arrêtez les frais" ?

Bénédicte Gazon : Que c’est vrai et faux à la fois et que je préfère continuer ! Lorsque je finissais mes études, je me souviens avoir dû faire un exposé sur l’impact de l’aide au développement sur la croissance économique : j’ai constaté avec dépit qu’il n’y en a aucun. Une des comparaisons classique est de prendre la Corée et un autre pays à un niveau de développement comparable il y a 50 ans (par exemple la République dominicaine ou Haïti – qui d’ailleurs devait se classer devant à l’époque), d’évaluer la performance actuelle de ces pays au regard des montants d’aide internationale qui lui ont été consacrés. Et on constate qu’il n’y a pas de corrélation. 

 
Il ne s’agit donc pas de macroéconomie mais d’impacts plus subtils : repérer les personnes qui vont initier le changement dans leur pays, soutenir des bonnes idées, orienter, former, mener des expériences pilotes qui pourront être reproduites après, appuyer sur le long terme nos partenaires (institutions, organisations paysannes) qui finissent par acquérir leur autonomie. 
 
Nous avons à ce titre une expérience intéressante en Haïti en matière de microfinance. ACME a été créée à la fin des années 90 et a bénéficié du soutien de plusieurs bailleurs, dont l’AFD, qui a soutenu l’institution au fur et à mesure qu’elle construisait son réseau commercial, qu’elle formait ses cadres. En décembre 2013, c’est Proparco, la filiale du groupe en charge du financement du secteur privé, qui a apporté une ligne de crédit à ACME. Cette institution a pu bénéficier de subventions de la part de mes prédécesseurs, elle en a profité pour se consolider et se professionnaliser et aujourd’hui, elle finance son développement sur prêt.
 

Comment l’AFD intervient-elle en Haïti ? En subventions ou en prêts ?

Bénédicte Gazon : La dette haïtienne a été effacée en Club de Paris en 2010. Depuis, toutes les opérations de l’AFD en faveur de l’Etat haïtien sont financées par des subventions. 

Que peut-on dire de la coordination entre les différents acteurs de l’aide ?

Bénédicte Gazon : De façon globale, Haïti est sans doute un des pays où la coordination de l’aide et la coopération entre bailleurs est la plus avancée.

Il est tout d’abord important de souligner que des mécanismes de coordination existaient avant le séisme. C’était par exemple le cas dans le secteur de l’éducation pour l’atteinte des objectifs du Millénaire et la mise en place de la stratégie nationale de l’éducation. C'était aussi le cas dans le secteur infrastructures pour la construction de routes sous l’égide du ministère des Travaux publics. La déstructuration de l’Etat et l’arrivée de nouveaux acteurs (notamment de l’urgence) consécutives au séisme ont perturbé ces mécanismes et rendu la coordination plus difficile avec l’émergence de nouveaux cadres de coordination pas toujours bien appropriés par l’Etat (clusters notamment). Toutefois certaines structures de coordination sectorielle ont perduré et fonctionnent toujours aujourd’hui (éducation, transport, logement). L’AFD y participe.  
Une coordination plus large est également assurée au niveau stratégique avec les autres bailleurs internationaux dans le cadre du G12+ (le groupe des bailleurs de fonds les plus importants en Haïti) et avec l’Etat Haïtien au sein du Cadre de coordination de l’aide externe au développement (CAED). 
Enfin, au niveau bilatéral, l’AFD coopère étroitement avec les autres bailleurs de fonds. La France est un des Etat membre de l’Union Européenne les plus actifs en Haïti et cela donne à l’AFD une place privilégiée pour coopérer étroitement avec la Délégation mais aussi avec l’Usaid, la coopération espagnole ou bientôt la BID et la Banque mondiale.

Comment l’AFD a-t-elle collaboré avec les ONG (françaises et haïtiennes) durant les phases d’urgence puis de développement ?

Bénédicte Gazon : L’AFD a collaboré et collabore de plusieurs manières avec les ONG en Haïti. 

Reconnaissant le « droit à l’initiative » des ONG, l’AFD contribue tout d’abord au financement de projets et programmes portés par les ONG françaises en Haïti. Depuis 2010, l’AFD a ainsi cofinancé 23 projets portés par des ONG pour près de 9,5 M€ dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’aménagement urbain, du développement agricole, de l’environnement, et de l’appui au secteur privé.
Si l’AFD n’a pas véritablement financé de projets d’urgence suite au séisme, les financements accordés sur cette période ont permis aux ONG de poursuivre des programmes déjà en cours et d’entrer assez rapidement dans une phase de développement. Il faut noter que ces temps ont vu une augmentation importante des demandes pour Haïti liée notamment à l’épuisement des financements d’urgence de bailleurs comme la Fondation de France et le report sur l'AFD des demandes de financement afin de poursuivre ces projets.
 
En Haïti, les ONG sont également un partenaire privilégié dans la mise en œuvre des opérations financées par l’Agence auprès des autorités publiques nationales, dans un pays où l’Etat et les bureaux d’études nationaux sont encore fragiles. Après le séisme, les ONG Gret (française) et FOKAL (haïtienne) ont ainsi constitué des relais dans les quartiers de Baillergeau et de Martissant pour la conduite des études des schémas d’aménagement. De même la Fondation Architecte de l’Urgence  a réalisé les études de réhabilitation de maternités pour le ministère de la Santé publique.
En plus de leur expertise technique, les ONG présentent l’avantage d’être bien implantées dans certains territoires et constituent souvent un relais pour l’Etat auprès des bénéficiaires.
Par le biais des Facilités d’innovation sectorielle pour les ONG (FISONG), l’AFD a également cherché à encourager la capacité d’innovation des ONG dans des secteurs comme l’éducation ou le développement rural. 
 

Cinq ans après le séisme, quelle est la position de l’AFD : croit-elle encore à l’adage de la commission Clinton « Reconstruire en mieux » ou a-t-elle adopté des ambitions plus réalistes/modestes ?

Bénédicte Gazon : Oui, la catastrophe doit être l’opportunité de reconstruire en mieux (des bâtiments publics et des logements plus solides, répondant aux normes). Mais il n’y a pas que la reconstruction physique qui importe : il s’agit aussi de changer les modes de faire, d’améliorer l’organisation, la gestion. C’est le cas pour le projet de l’hôpital de Port-au-Prince, qui vise la reconstruction de l’édifice mais également l’établissement d’un projet médical solide et l'amélioration de sa gestion administrative et financière. 

Cependant, notre expérience en Haïti nous a montré qu’une des clés de réussite est de bâtir et mettre en œuvre des projets les plus simples possibles. Cela ne veut pas dire qu’ils doivent être moins ambitieux. Mais il faut par exemple limiter le nombre d’acteurs sur le terrain (ne pas multiplier les maîtrises d’ouvrage et opérateurs), se concentrer géographiquement, ne pas viser en même temps  de lourdes réformes légale et institutionnelles ainsi que des changements de fond en matière de pratiques agricoles ou de comportement social.
Ou alors, lorsque l’on souhaite vraiment qu’un projet soit pensé de façon intégrée, il faut s’assurer qu’une composante ne dépende pas de l’autre. Si l’on construit une opération qui n’aura de sens que lorsqu’une nouvelle loi sera votée (un processus qui ne dépend pas de nous), on risque de se trouver bloqués. 
 

Que va devenir Haïti maintenant que les ONG sont parties et que les soutiens financiers se sont taris ?

Bénédicte Gazon : Il est vrai que ces derniers mois ont connu de nombreux départs d’ONG et que les montants de l’aide internationale diminuent. 

Haïti a connu une période à tous égards exceptionnelle après le tremblement de terre et cinq ans après il est important de faire des bilans, de rendre compte de nos actions, de mesurer la pertinence de nos réponses à l’urgence comme aux nécessités plus à moyen terme de la reconstruction. Ce travail avait été fait également les années précédentes, je pense qu’il est très intéressant de le faire encore une fois mais personnellement j’aimerais que ce soit la dernière !
La période exceptionnelle est terminée. Cela ne veut sûrement pas dire que tous les problèmes sont résolus, ni même que le travail engagé suite au séisme est terminé, mais on s’en approche et une page se tourne.
C’est pourquoi je ne dirais pas que l’aide est partie, que les ONG « abandonnent » Haïti, c’est plus simplement qu’on revient « à la normale » de la coopération et de l’aide au développement. L’ensemble des partenaires d’Haïti revoient donc leurs stratégies, leurs niveaux d’intervention, à la lumière de leurs contraintes et d’autres priorités qu’ils peuvent placer ailleurs dans le monde (Ebola). Certains de ces partenaires ont toutefois annoncé qu’ils s’engageaient durablement et avec des fonds très importants auprès d’Haïti : c’est le cas notamment de l’Union européenne qui dédie sur le 11e FED 475 M€ pour Haïti sur la période 2014-2020 ainsi que de la BID qui engage et continuera d’engager 200 M USD par an jusqu’en 2020. 
Enfin, malgré toute la portée symbolique qu’a représenté l’élan de solidarité internationale suite au séisme, malgré tout le travail réalisé, il ne faut pas sous-estimer les désordres et perturbations occasionnés par ces circonstances exceptionnelles. L’arrivée massive de nouveaux acteurs et experts, alors que les autorités nationales et locales étaient durement frappées et affaiblies et n’arrivaient pas à se faire entendre a été vécue comme une perte de souveraineté.
Aujourd’hui, les relations se sont rééquilibrées entre Haïti et les bailleurs de fonds. C’est aujourd’hui le bureau du Premier ministre qui anime le cadre de Coordination de l’aide externe au développement d’Haïti. C’est aujourd’hui le « Module de Gestion de l’aide externe » au sein du ministère de la Planification et de la Coopération externe qui comptabilise les flux d’aide ( https://haiti.ampsite.net/ ). Le retour à la normale a plutôt du bon de ce point de vue. 
 
Mise à jour en janvier 2015

En poursuivant votre navigation sur notre site, vous acceptez l’installation de cookies sur votre poste, dans le respect de notre politique de protection de votre vie privée. En savoir plus