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Les sentinelles de Bali

08/06/2017

Pour mieux contrôler les écosystèmes marins et lutter contre la pêche illégale, l’Indonésie s’est équipée d’un centre de surveillance high-tech unique en son genre. Et le pays est devenu, en trois ans, l’un des hérauts de la défense d’une pêche plus durable.

Perancak, sur l’île de Bali, à deux heures de route de la capitale, Denpasar. Un bâtiment blanc émerge des cocotiers, flanqué de plusieurs antennes radar. À l’intérieur, des dizaines de jeunes opérateurs ont les yeux fixés sur de grandes mosaïques d’écrans. Chiffres, photos et cartes défilent rapidement. Startup du numérique ? Salle des marchés ? Loin de là : nous sommes au centre national d’océanographie spatiale indonésien.

 

25 satellites à la manœuvre

Sur un écran, des petites flèches évoluent lentement : ce sont des bateaux de pêche. On est en mer de Célèbes, à 1500 kilomètres. « Ce bateau navigue sous pavillon d’un pays voisin, explique Andy, qui travaille au centre depuis trois ans. Il est à l’arrêt depuis deux jours à la limite des eaux territoriales. Peut-être en panne… Ou il attend une cargaison issue d’un autre bateau : un transbordement. Transborder en pleine mer, c’est transférer ses prises sur un autre bateau. C’est interdit parce que ça permet de blanchir ou faire disparaître des captures vers un autre pays… Alors on garde un œil sur la zone. »

Un œil ? Plutôt une armée de jumelles surpuissantes. Tous les jours convergent vers Perencak des données en provenance de 25 satellites : 

  • des satellites d’observation océanographique à grande résolution, qui informent sur la température de l’eau, la concentration en plancton, les courants, et dont les informations sont croisées avec celles des bouées in situ ;
  • des satellites optiques, qui permettent de photographier les zones côtières et hauturières avec une résolution très fine ;
  • des satellites radars, outils de pointe à même d’envoyer des imageries précises de jour comme de nuit, quelle que soit la couverture nuageuse.

À ceci s’ajoute une batterie d’autres données : positionnements GPS des bateaux, signaux radios des émetteurs AIS et géo-positionnement obligatoire des navires de commerce (LRIT). En croisant toutes ces sources, on peut savoir ce qui se passe partout, presque en temps réel.

 

Les opérateurs du centre suivent les mouvements des bateaux de pêche sur les écrans de surveillance. © rumahkelima.com

 

Les ravages de la pêche illégale

L’Indonésie possède une très vastes zone économiques exclusives (ZEE, espace maritime sur lequel un État exerce des droits souverains). Avec 6 millions de tonnes par an, le pays est le deuxième producteur mondial de produits de la mer. Cinquante millions d’Indonésiens vivent de la pêche et de l’aquaculture. Et le secteur génère chaque année près de 3 milliards de dollars d’exportation... C’est dire si la bonne gestion des ressources est essentielle.

 

Mais comment surveiller cet immense territoire maritime ? Un archipel de 17 500 îles, au carrefour de deux océans, en relation avec les ZEE de six autres pays, pas tous regardants sur le contrôle de la pêche... Les zones refuges, invisibles des garde-côtes et des radars traditionnels, sont innombrables. Résultat : la pêche illégale y prospère depuis les années 90. Un manque à gagner évalué par le gouvernement à plusieurs milliards de dollars chaque année… et un surcroit de surpêche. Les petits pêcheurs sont les premiers à en faire les frais.

 

À grands problèmes, grands moyens

Face aux pêcheurs pirates et à l’immensité des océans, l’Indonésie décide au début des années 2010 de miser sur l’espace et les technologies de pointe. Le ministère des Pêches et des Affaires maritimes veut une « révolution bleue » : un pari écologique et commercial pour faire de l’Indonésie la première puissance de pêche de la sous-région.

C’est ainsi que le projet INDESO (Infrastructure Development of Space Oceanography) est signé avec l’AFD, qui le finance à hauteur de 30 millions de dollars et fournit une assistance technique. En 2013, l’entreprise française CLS , leader mondial des applications civiles de surveillance terrestre et marine, devient maître d’œuvre du programme. Les cycles de formation aux outils commencent…  Et en 2014, le centre high-tech de Bali, bras armé de la révolution bleue, sort de terre.


Des équipements de classe mondiale

Trois ans plus tard, cent scientifiques, ingénieurs et chefs de projet sont chaque semaine à pied d’œuvre. Pour le Dr. I Nyoman Radiarta, responsable du centre, « INDESO est une infrastructure de classe mondiale qui dispose d’applications informatiques et algorithmiques parmi les plus avancées au monde. »

Les résultats sont spectaculaires : on détecte les activités illégales de dizaines de bateaux, le plus souvent sous pavillon étranger. Arraisonnés par les garde-côtes, ils sont ensuite coulés. Plus de 300 navires ont à ce jour subi ce sort… Accompagné de mesures de régulation adaptées, le message est clair : plus de place pour la pêche illégale en Indonésie

« L’Indonésie a fait un pari, celui d’un secteur de la pêche plus transparent et légal, explique François Henry, ingénieur halieute chargé du suivi du projet à l’AFD. Les pays voisins, Birmanie, Vietnam, Philippines, réfléchissent maintenant à des projets similaires. Grâce à ce projet, l’ensemble du secteur est en train d’évoluer. »


Un outil global

À Perencak, on peut aller plus loin. INDESO a été conçu comme un outil global de gestion des écosystèmes : il ne s’agit pas seulement de contrer la pêche illégale mais aussi de suivre les habitats sensibles (récifs coralliens, mangroves), détecter les pollutions accidentelles d’hydrocarbures, modéliser les populations de poissons ou étudier les effets des changements climatiques...

Un énorme potentiel qui reste en grande partie à mettre en œuvre. Mais les équipes indonésiennes possèdent dorénavant le savoir-faire... La révolution bleue est en marche.
 

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