Depuis leur introduction en agriculture dans le milieu des années 90, la question des organismes génétiquement modifiés, plus connus sous le sigle "OGM", divise. Les pays du Sud et l’Afrique en particulier, où seuls trois pays ont adopté les OGM pour la production agricole -Burkina Faso (coton), Egypte (maïs) et Afrique du Sud (coton, soja, maïs), n’échappent pas à ce débat. Certains veulent y voir une solution pour doper la productivité et répondre ainsi aux enjeux alimentaires et aux besoins de compétitivité de l’agriculture africaine, d’autres, au contraire pensent que les risques induits, techniques, économiques et environnementaux, sont plus importants que les avantages affichés. Qu’en est-il réellement ?
Modification et sélection des gènes : une pratique ancienne…
Les gènes déterminent les caractéristiques physiques des êtres vivants (taille, couleur …). Ils se transmettent de génération en génération au sein d’une même espèce et de manière exceptionnelle entre espèces proches (ex : chevaux et ânes). Certaines caractéristiques confèrent à ceux qui les portent une meilleure adaptation à leur environnement (résistance à une maladie, capacité de reproduction, …), donc de plus grandes chances de transmettre ces qualités à leurs descendants : c’est la base de la sélection naturelle chère à Darwin.
L'homme agit depuis longtemps sur ces processus afin que les animaux élevés et les plantes cultivées répondent mieux à ses besoins. Les méthodes de sélection traditionnellement utilisées en agriculture sont les croisements d’individus aux qualités recherchées et le choix de ceux de leurs descendants qui ont hérité des caractéristiques des deux parents. Les variétés que nous connaissons aujourd’hui sont donc des OGM au sens littéral du terme puisque ce sont des plantes et des animaux dont le patrimoine génétique a été modifié par l’homme et dont l’apparence n’a plus grand-chose à voir avec celle de leurs ancêtres sauvages.
De nombreux pays adoptent toutefois une définition plus restrictive et considèrent comme OGM les êtres vivants dont le patrimoine génétique a été modifié par les outils du génie génétique. Ces derniers permettent, grâce à des interventions au niveau cellulaire, d’introduire directement dans le patrimoine génétique d’un individu un ou plusieurs gènes étrangers : c’est la transgénèse. Cette technique permet de s'affranchir de la barrière naturelle des espèces, qui empêche des gènes d’espèces différentes de se croiser. Les controverses qui existent à l’égard des OGM portent sur les produits de la transgénèse.
Le but de la transgénèse est de faire acquérir à un organisme des propriétés nouvelles (production de substances utiles, qualités inédites) qui seraient beaucoup plus longues à obtenir, voire impossibles, avec les méthodes de sélection classiques.
Les OGM sont ainsi présents depuis plusieurs décennies dans le milieu médical, au travers de levures ou de bactéries dans lesquelles ont été introduits des gènes permettant par exemple la production de vaccins ou d'hormones. Ces OGM ne font actuellement pas polémiques : ils sont cultivés en laboratoire, donc en milieu totalement contrôlé et seules les molécules qu’ils produisent sont utilisées.
Il n’en est pas de même pour les plantes génétiquement modifiées à intérêt agronomique et industriel, destinées à être cultivées en plein champ et à entrer dans la composition d’aliments consommés par l’homme.
OGM agricoles : état des lieux
La production mondiale d’OGM agricole est limitée mais elle est en constante progression. En 2008, les cultures OGM représentent 125 millions d’hectares dans le monde, soit moins de 10% des terres, dont la moitié aux Etats-Unis et concernent 13,3 millions d’agriculteurs. Etats-Unis, Canada, Chine, Brésil, Argentine et Inde concentrent 95% des surfaces OGM mondiales avec trois spéculations principales : soja (70% de la production mondiale sont des OGM), coton et maïs.
Ces OGM sont constitués à 98% de deux grands types de plantes : les plantes OGM capables de produire elles-mêmes un insecticide qui diminue donc leur sensibilité aux attaques parasitaires (ex : le coton OGM dit « Coton Bt ») et les plantes OGM résistantes à un herbicide total, permettant à l’agriculteur d’appliquer l’herbicide sur toute sa parcelle, sans dommage pour la plante cultivée (ex : le soja OGM dit « soja roundup ready »). Cette dernière catégorie représente la majorité des OGM cultivés aujourd’hui (plus de 60% des surfaces). Certaines plantes cumulent enfin les deux caractéristiques.
D’un point de vue agronomique et écologique, les OGM actuels présentent deux risques principaux. Un des risques identifiés est la dissémination des gènes des plantes OGM dans des plantes « sauvages » d’espèces proches : si le gène conférant à une plante OGM sa résistance à un herbicide se propageait au sein des populations de « mauvaises herbes », l'herbicide en question n'aurait évidemment plus d'effet sur elles et il deviendrait très difficile pour l’agriculteur de s'en débarrasser.
Un autre risque attendu est la « résistance » progressive à certains OGM : une plante OGM produisant un insecticide pourrait conduire à éliminer une grande partie des insectes cibles. Ce faisant, les quelques individus résistants seront les seuls à pouvoir se reproduire, disséminant ainsi leurs gènes de résistance à l'insecticide. Cette sélection "naturelle", déjà observée avec des insecticides "classiques", diminuerait évidemment l'intérêt de ces OGM de première génération.
On le voit bien, les risques écologiques identifiés ne sont pas liés au fait que les organismes ont été génétiquement modifiés par transgénèse mais bien à la nature des gènes introduit dans les OGM existants. Cependant, la communauté scientifique manque de recul pour pouvoir assurer qu’il n’existe aucun risque lié à ces mutations, ce qui explique la mise en avant en France du principe de précaution.
Il existe une autre crainte souvent avancée : la monétarisation du patrimoine génétique sélectionné par l’humanité et transmis de génération en génération avec la création d’un marché captif des semences détenu par quelques grands groupes dont dépendrait alors l’avenir de l’alimentation mondiale.
Le développement des OGM dans les pays les moins avancés : l’exemple du coton Bt
Dans les zones d’intervention de l’AFD, c’est le coton Bt qui est au cœur des débats. Le Burkina Faso est le premier pays d’Afrique francophone à avoir autorisé les recherches puis le test d’OGM en plein champ. L’année passée, 8 500 hectares ont été cultivés à des fins de production semencière et la campagne qui va démarrer va donc voir la première production commerciale. 118 000 hectares sont prévus, dont la moitié bénéficieront des semences produites au Burkina. Les essais réalisés en station montreraient une hausse de rendement significative et une diminution du nombre de traitements insecticides des deux tiers (6 à 2 en moyenne). Les impacts seraient nets sur la baisse de la consommation des pesticides, la réduction de la pénibilité du travail et l’amélioration de la productivité, sans compter les effets bénéfiques sur la santé humaine. D’autres expériences en dehors du Burkina Faso montrent néanmoins une grande variation dans les gains de production obtenus (de 0 à 70%) avec le coton Bt.
En effet, le coton Bt n’est pas une assurance rendement : il semble que la toxine insecticide ne soit produite par la plante OGM que lorsqu’elle reçoit une bonne fertilisation et suffisamment d’eau aux étapes clés de son développement. De plus, cette toxine n’est pas efficace contre tous les types d’insectes ravageurs du coton : l'utilisation du coton Bt est donc à raisonner comme l’un des outils, parmi d’autres, de protection contre les parasites. Son utilisation ne doit pas conduire le producteur à baisser sa vigilance, d'autant qu'il existe un risque de voir se développer soit des résistances des insectes visés par la toxine, soit une augmentation de la population de ceux qui ne sont pas contrôlés par elle.
Davantage que sur les aspects techniques, la culture du coton Bt en Afrique, interroge sur les plans économique, institutionnel et organisationnel, en particulier sur la question de la propriété des semences de plantes OGM.
En Afrique du Sud, l'introduction du coton OGM s'est bien traduite par une amélioration de la protection du cotonnier contre les parasites notamment chez les petits producteurs de la région des "Makhathini Flats".
Cependant, le producteur de ces semences, leader mondial sur les OGM se retrouve en situation de monopole sur le marché de la semence de coton et a augmenté ses prix de telle sorte que la rentabilité pour les agriculteurs serait moindre.
Le Burkina Faso a choisi un processus qui lui permet de rester propriétaire de la variété génétiquement modifiée, la multinationale n’étant propriétaire que du gène. De même, c'est le seul pays où le revenu de cette entreprise sera fonction des revenus des producteurs.
L'accord conclu pour la campagne à venir fixe le prix de la dose de semences pour un hectare à 27 000 F CFA (12 kg), ce qui revient environ à l'économie réalisée sur les traitements ; le gain potentiel pour le producteur serait donc lié à l'augmentation de rendement.
Si le schéma burkinabè apparaît plus durable que celui qui a prévalu en Afrique du Sud, plusieurs questions demeurent. Comment sera gérée la question des zones refuge (20% des surfaces doivent être maintenues en non OGM pour limiter les risques de résistance) ? Va-t-on par exemple imposer à certains producteurs de ne pas cultiver d'OGM et avec quel dédommagement ?) ? Peut-on organiser une traçabilité de la production, que demandent certains marchés, dès lors qu’il n'est pas possible de détecter un coton OGM par une analyse de la fibre ? Peut-on par exemple assurer un contrôle de semences et des mises en culture, qui seuls peuvent renseigner sur les surfaces OGM. Toutes ces questions seront beaucoup plus complexes à gérer dans le contexte de la petite production africaine que dans celui des grandes exploitations des Etats-Unis…
Quelles perspectives pour les PMA ?
Un coton Bt sera d’autant mieux valorisé dans des contextes d’agriculture intensive et de forte pression parasitaire comme aux Etats-Unis ou en Chine.
En revanche, l’utilisation des OGM actuels dans les agricultures les plus vulnérables doit être envisagée avec envisagée avec prudence : les avantages technico-économiques qu’ils procureraient à court terme semblent prometteurs mais les risques agro-écologiques et organisationnels à moyen terme sont encore mal maitrisés.
Sans financer aucune action de production, de diffusion ou de promotion des OGM, l’AFD intervient dans le renforcement des capacités en matière de biosécurité des acteurs des filières africaines qui feraient le choix des OGM. Dans le cadre de l’appui aux filières cotoninières africaines, dont certaines comme le Burkina Faso ont fait le choix du coton Bt, l’AFD et la Banque mondiale ont ainsi mis à disposition de l’Union nationale des producteurs de coton burkinabé (UNPCB) un budget permettant de financer des actions de formations, des expertises externes et des appuis juridiques relatifs aux questions d’OGM.
Il convient cependant de rester ouvert sur les avancées de la recherche sur les OGM. La production de nouveaux OGM tels que les alicaments, végétaux apportant des substances bénéfiques à la santé en quantité significative (ex: riz doré, enrichi en béta-carotène, précurseur de la vitamine A), ou les plantes OGM résistantes à des conditions difficiles (milieux salins ou arides), pourraient être intéressantes pour les pays en développement.
Si les OGM en agriculture suscitent tant de polémique c'est notamment parce que pour l’instant ce type de plantes, dont les avantages sont beaucoup plus évidents aux yeux du grand public que ceux des OGM actuels, sont au mieux au stade de la recherche.
La polémique est par ailleurs alimentée par la stratégie offensive du principal promoteur actuel qui contribue à braquer les opinions publiques, en particulier en France.
Cette situation complique les efforts de recherche qui pourraient être entrepris afin que les biotechnologies constituent des éléments de réponse significatifs aux grands défis auxquels sont confrontées les économies des pays du Sud. Ces efforts doivent être menés par une recherche publique et indépendante.
Dans cet objectif, si les OGM peuvent ouvrir des perspectives intéressantes, il n’en reste pas moins qu’une innovation technologique, aussi performante soit-elle, ne peut lever à elle seule toutes les contraintes auxquelles sont confrontés les agriculteurs (ex : insécurité foncière, risque économique…). Enfin il existe en Afrique des marges de progrès conséquentes dans l’amélioration de la conduite des cultures, du stockage (avec la réduction des pertes après-récolte), ou encore de la transformation qu’il ne faudrait pas délaisser au profit du seul axe biotechnologique.
Anne LEGILE – Olivier GILARD – Emmanuel BAUDRAN