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Pour mieux comprendre les défis de l’accès de tous à des emplois décents, l’Agence française de développement et l’Organisation internationale du travail organisaient vendredi 24 mai à Paris la conférence « Emplois décents et lien social : un enjeu démocratique mondial ».

À l’heure où deux milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour – dont 780 millions occupent pourtant un emploi – et où un travailleur meurt toutes les 15 secondes d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle, les mauvaises conditions de travail restent le principal problème mondial lié à l’emploi, estime l’Organisation internationale du travail (OIT).

Et pour mieux comprendre les défis de l’accès de tous à des emplois décents, l’Agence française de développement (AFD) et l’OIT organisaient vendredi 24 mai à Paris la conférence « Emplois décents et lien social : un enjeu démocratique mondial ». Le moment ne devait rien au hasard : l’OIT célèbre cette année ses 100 ans d’existence, tandis que la France préside le G7 avec comme objectif prioritaire la réduction des inégalités dans le monde.

« L’emploi n’est pas un enjeu nouveau mais les mutations technologiques, démographiques et climatiques actuelles appellent des réponses plus fortes, plus audacieuses et surtout centrées sur l’humain », lançait le directeur général de l’AFD, Rémy Rioux, en ouverture des débats. « Ce qui est nouveau, c’est le rythme accéléré de ces changements qui remettent en cause les protections associées à l’emploi », complétait dans la foulée Moussa Oumarou, directeur général adjoint du Bureau international du travail (BIT).

 

L’avenir du travail en questions

Plus d’un jeune sur cinq – âgé de moins de 25 ans – est aujourd’hui sans activité (sans emploi, ni formation, ni scolarisé), tandis que 145 millions de jeunes travailleurs vivent dans la pauvreté, selon l’OIT. En Afrique, ce sont entre 10 et 12 millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail alors que seulement 3 millions d’emplois sont créés.

« L’Afrique a un problème de sous-emploi de sa jeunesse. Elle vivote entre les petits métiers et n’a pas de protection sociale. C’est de ça dont nous devons nous occuper en priorité », souligne Mamadou Touré. Pour le ministre de la Promotion de la jeunesse et de l’emploi des jeunes venu spécialement de Côte d’Ivoire, les faibles taux de chômage des pays africains ne sont pas pour autant synonymes de prospérité : « Plus les pays sont pauvres, plus les populations sont obligées d’exercer de petits métiers pour s’en sortir, ce qui accroît le risque de travailler dans de mauvaises conditions. »


Tout savoir sur l'action de l'AFD en faveur de l'emploi décent


Le programme de la Banque mondiale axé sur l’emploi des jeunes et le développement des compétences a permis d’agir pour améliorer leur employabilité en Côte d’Ivoire. « Nous nous appuyons essentiellement sur les collectivités territoriales », poursuit Mamadou Touré, égrenant aux passages quelques avancées obtenues ces dernières années, comme un nouveau Code du travail accordant plus de droits aux travailleurs ou la valorisation du salaire minimum.

 

« Les inégalités d’accès aux ressources et aux droits sapent les fondements de nos sociétés. Nous devons tous œuvrer pour nous assurer que les socles de protection sociale sont mis en place dans tous les pays », insiste Anousheh Karvar, déléguée du gouvernement français au conseil d’administration de l’OIT, invitée à la même table ronde. Pour elle, le combat pour améliorer l’emploi décent ne se résume pas à la ratification de conventions internationales.

De quoi ravir l’ex-leader syndical CGT Bernard Thibault, aujourd’hui membre du conseil d’administration de l’OIT. « Comment sortir de cette hypocrisie politique qui consiste à demander à l’OIT de mettre en place des choses pour lesquelles elle n’a pas les outils ? », soupire-t-il, dénonçant au passage l’absence de sanctions envers les pays n’agissant pas en faveur de meilleures conditions de travail. « Ce débat va devenir inévitable si nous ne voulons pas renoncer à nos objectifs communs », conclut Bernard Thibault.

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Il est aussi le seul à enjoindre les entreprises à endosser leur part de responsabilité dans l’amélioration des conditions de travail. « Beaucoup d’entreprises françaises ont conclu des accords avec des syndicats internationaux pour faire progresser les droits sociaux », lui répond Anne Vauchez, responsable des affaires sociales internationales au MEDEF et voix du patronat dans ce débat. « Dans les transitions, il y a aussi des opportunités. Les entreprises créent des emplois verts et innovent… pour un accès plus large des travailleurs à l’emploi. »

Responsabiliser les acteurs

Ce discours ne saurait pourtant masquer les conditions de travail dégradées régnant en bout des principales chaînes de sous-traitance, qu’il s’agisse de textile, d’automobile, de smartphones. Depuis 2013 et l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, la pression s’est sensiblement accrue sur les grandes multinationales et leurs fournisseurs. Sans que les ONG n’observent pour l’heure de grands changements.

Invité à partager le point de vue du groupe automobile Renault sur les manières de promouvoir des chaînes d’approvisionnement plus responsables, son vice-président en charge des ressources humaines, Miguel Valcarcel, est revenu sur le jour où Amnesty International a dénoncé publiquement le travail des enfants chez des sous-traitants du constructeur français. « Nous nous sommes réunis avec l’ONG et nous avons déclenché 18 audits dans notre chaîne d’approvisionnement. On a découvert qu’on n’y maîtrisait pas tout et que certains fournisseurs avaient des difficultés pour connaître l’âge de leurs collaborateurs. »

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Miguel Valcarcel. © Alexandre Sallé de Choux / AFD

 

Renault s’est engagé à publier les conclusions de ces audits. « Nous sommes également en train de mettre en place un système interne permettant de protéger les lanceurs d’alerte chez nos fournisseurs de rang 1. Nous avons aussi créé une cartographie des principaux risques liés à nos approvisionnements en matière sensible en vue d’y mener des audits », expose Miguel Valcarcel. « La créativité n’est pas suffisante, il faut du courage », exhorte-t-il.

Kris De Meester, représentant l’Organisation internationale des employeurs (OIE), voudrait, lui, qu’on arrête de tirer à boulets rouges sur les multinationales : « Il y a souvent en aval de la chaîne d’approvisionnement des entreprises qui ont beaucoup plus de pouvoir. » Le directeur du département des entreprises au BIT, Vic Van Vuuren, embraye : « De nombreuses petites et moyennes entreprises ont du mal à obtenir des informations fiables sur leurs fournisseurs. Et puis dans nombre de cas la violation des droits des travailleurs est due à l’incapacité des gouvernements à faire respecter la loi. Il faut encourager le dialogue social entre les différents partenaires plutôt que d’en blâmer un. »

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Pour Pierre Habbard, le rapport de force est au contraire à l’avantage d’entreprises « superstars », dans les pays du Sud comme du Nord. Le secrétaire général de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE dénonce « une plus grande concentration des entreprises et du pouvoir, conjuguée à une perte de la vitalité des PME. » Il constate aussi que « la numérisation accroît la fragmentation de l’entreprise et du lieu de travail. » Au détriment, là encore, des travailleurs.


Favoriser l’accès des femmes aux opportunités économiques

Et pourtant, quand on parle travail, il y a des choses qui ne changent pas : les inégalités entre les femmes et les hommes. En 1919, l’Organisation internationale du travail préconisait déjà une rémunération d’égale valeur pour les femmes. Cent ans plus tard, elles restent rémunérées 20 % de moins que les hommes en moyenne, à responsabilités et compétences égales. En 1919 naissait la première convention de l’OIT sur la protection de la maternité. Cent ans plus tard, des centaines de milliers de femmes n’en bénéficient toujours pas.

« Même au sein des directions d’entreprises, les femmes n’occupent pas les postes les plus stratégiques », déplore Shauna Olney, cheffe du service Genre au BIT. La solution, selon elle : encourager les hommes à prendre davantage leur part de responsabilités domestiques. « Les trois quarts des personnes qui travaillent sans être payées sont des femmes. Cela doit changer », souligne Shauna Olney.

« Les enfants ne sont pas seulement ceux de la mère ! Le père aussi peut s’en occuper pour libérer du temps à la femme », appuie Burcu Ünüvar, cheffe économiste à la TSKB, la banque de développement turque. « Nous répétons qu’il faut donner davantage de pouvoir aux femmes, que c’est bon pour les conditions de vie des hommes et l’économie en général. L’opinion y est de plus en plus favorable en Turquie. La participation des femmes au marché du travail est aujourd’hui de 38 %. C’est une bonne nouvelle car il y a 10 ans on était à 28 % ! »

 

Au rayon des solutions, il y a aussi celle de Michael Cracknell, qui a créé en Tunisie un organisme de microfinance tourné vers les femmes entrepreneuses. « Quand une femme gagne de l’argent, elle utilise ses revenus pour aider la famille, alors que l’homme s’en sert pour s’acheter un scooter. Et accessoirement nous avons un taux de remboursement de 100 %, ce qui est bien meilleur que la plupart des banques », ironise cet ex-directeur de l’Organisation mondiale des agriculteurs. Pourtant, en Afrique du Nord, seules 32 % des femmes ont un compte en banque. Et les statistiques sont encore pires dans les régions rurales.

Autre chiffre stupéfiant : en Tunisie, seul 5 % des terres appartiennent aux femmes. Margarita Astralaga et le Fonds international pour le développement agricole (FIDA) les aident à avoir voix au chapitre. « Pour la génération à venir, on ne peut tolérer que les hommes héritent systématiquement des terres lorsque le père meurt. C’est par l’éducation que nous allons y arriver : nous rencontrons les foyers pour leur exposer ces problèmes en nous assurant que chacun les comprend bien. L’objectif est que la femme et l’homme se mettent d’accord sur une répartition plus équitable des tâches. »

Mieux protéger les travailleurs informels

Reste que de très nombreux travailleurs, femmes et hommes, ne bénéficient pas, ou trop peu, de protection sociale. Et pour cause : 61 % de la main-d’œuvre mondiale – soit 2 milliards de personnes – occupent aujourd’hui un emploi informel, c’est-à-dire qui échappe aux règles encadrant le droit du travail (homme ou femme de ménage, vendeur de rue, conducteur de tuk-tuk). « C’est souvent le déficit des institutions publiques qui plonge les gens dans l’informalité. Et ça touche tous les pays : en Grèce, un travailleur sur trois se trouve dans le secteur informel », détaille Philippe Marcadent, spécialiste de la question au BIT.

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Philippe Marcadent. © Alexandre Sallé de Choux / AFD

 

Alexandre Kolev, du centre de développement de l’OCDE, en profite pour tordre le cou à quelques idées reçues : « Il n’existe pas de lien empirique entre la taille de l’économie informelle dans un pays et un éventuel manque à gagner de recettes fiscales. La contribution de l’économie informelle aux sociétés peut même être positive : elle participe au PIB et fournit des services de base quand l’État est absent ! » L’économie informelle reste néanmoins souvent associée à une faible productivité et à une grande précarité chez les travailleurs.

Pour y remédier, l’Afrique du Sud s’est lancée dans un vaste chantier visant à incorporer les travailleurs domestiques dans l’assurance chômage et maternité, renforçant dans le même temps les contrôles liés aux emplois non déclarés. Pour Youssouf Rahma Amane, directeur de la Maison de la petite entreprise (Tchad), une autre solution pour amener les travailleurs dans le giron de la formalité consiste à les accompagner dans leurs démarches administratives, souvent perçues comme trop complexes. En clair, à soigner leur phobie administrative ! « On a expliqué à des commerçantes sur plusieurs marchés l’intérêt de formaliser leur activité pour obtenir des prêts auprès des banques et faire grandir leur chiffre d’affaires. 72 % d’entre elles ont accepté », raconte Youssouf Rahma Amane.

 

Les experts se gardent bien de prôner la formalisation à tout-va de l’économie. « Un emploi formel ne garantit pas la sortie de la pauvreté, en particulier si le salaire est bas », signale Alexandre Kolev. « Il faut absolument maintenir de l’emploi, formel ou non, dans les zones rurales », prévient Anne Panel, directrice de FERT, une association de coopération internationale pour le développement agricole. « Pour passer d’un emploi informel à un emploi décent, il faut surtout apprendre aux jeunes exploitants à cultiver, gérer l’exploitation et comprendre les mécanismes de marché. Nous leur proposons donc des formations et un accompagnement sur 5 à 6 ans. »

Climat et transition juste

Mais le travail décent devra aussi s’évaluer à l’aune du dérèglement climatique. Car celui-ci bouleversera selon toutes probabilités les conditions de travail de par le monde. « La combinaison de températures et d’un taux d’humidité élevés pourrait devenir mortelle pour le corps humain en zone tropicale plus de 200 jours par an. Pour les populations qui y vivent, il ne s’agira plus de trouver du travail, mais d’abord un refuge pour vivre », alerte Gaël Giraud, ex-chef économiste de l’AFD.

 

 

La nécessaire transition écologique entraînera la suppression d’emplois « bruns » et la création d’emplois « verts ». Gain net selon l’OIT : 18 millions d’emplois en 2030. L’Asie tirerait son épingle du jeu, l’Afrique y perdrait, d’après ces projections. « Pour la plupart des cas étudiés, notamment dans le secteur du charbon, les reconversions sont inévitables. Et pas seulement en raison de la transition écologique, mais parce que ces industries arrivent en fin de viabilité », explique Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

Ce qui suppose de réfléchir dès aujourd’hui à l’avenir des régions industrielles et de leurs travailleurs. « Il faut nécessairement y intégrer des mesures sociales », estime Moustapha Kamal Gueye, chef de l’unité emplois verts au BIT. « En France, nous mettons en place deux outils : le plan d’investissement des compétences, soit 10 000 formations aux emplois verts, et le contrat de transition écologique pour soutenir les territoires qui subissent déjà les effets du changement climatique et ceux qui investissent dès aujourd’hui dans les emplois verts », expose Thomas Lesueur, commissaire général au développement durable au sein du ministère de la Transition écologique et solidaire.

 

« Et si nous essayions de considérer le travail comme un commun ? », interroge Gaël Giraud. « Il s’agit en réalité d’une aventure collective dans laquelle des femmes et des hommes produisent ensemble des produits ou des services. Toute une série de ressources sont beaucoup mieux gérées comme commun, par toutes les parties prenantes, que comme ressource privée ou publique. »

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Cette piste est déjà expérimentée en Éthiopie, où des agriculteurs bénéficient d’une assurance leur fournissant argent et nourriture en échange de 4 heures de travail quotidien d’utilité publique, par exemple de la restauration de sols. « Ce sont deux besoins complémentaires qu’on peut échanger l’un contre l’autre », résume Gaël Giraud.

Pour faire face au dérèglement climatique – qui s’annonce très sévère – mais aussi pour améliorer la qualité des emplois dans le monde, il faudra continuer à mettre notre intelligence en commun, tout en raisonnant à l’échelle globale. Au travail !


 

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