Ethiopie, Addis Abeba, parapluie, téléphone
S’ajuster au changement climatique et à ses conséquences : tous les pays du monde font désormais face à ce défi nouveau appelé adaptation. Un mécanisme coûteux qui exige une action concertée, collective et des outils efficaces pour tenter de prévoir l’imprévisible.

Face au changement, l’être humain adopte souvent deux comportements : il tente d’agir sur les événements, tout en s’adaptant à la nouvelle situation. Au niveau du changement climatique, c’est la même chose. Les sociétés du monde, qu’elles soient issues de pays riches, en transition ou plus pauvres, doivent tout faire pour atténuer les émissions de gaz à effet de serre qui provoquent le dérèglement climatique et son lot de bouleversements. Et dans le même temps, s’adapter à la nouvelle donne. C’est ce qu’on appelle l’atténuation et l’adaptation, un double enjeu capital dans la lutte contre le dérèglement climatique.

L’adaptation au changement climatique est un des grands enjeux du siècle.


 

Bertrand Reysset, spécialiste du changement climatique à l'AFD

S’adapter, ou prendre en compte l’évolution de l’environnement
 

Même en tenant compte des engagements de réduction d’émissions de gaz à effet de serre pris à ce jour par les Etats dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat et de la COP21, la température moyenne augmentera d’environ 3°C d’ici la fin du siècle sur la planète. L’accord prévoit bien une réévaluation régulière des efforts pour limiter la hausse en-deçà de  2°C, mais dans tous les cas l'évolution du climat sera importante. Et ses impacts sur les territoires, les ressources et les modes de vie relativement clairs, même si on ne dispose pas de précisions sur les petites échelles géographiques.  

Deux certitudes, néanmoins : quelles que soient les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre envisagées, un changement climatique est inévitable du fait de l’inertie du système climatique. Le climat des 20 prochaines années est déjà écrit.  Et dans ce cadre, les pays moins avancés et les petits États insulaires – comme les Fidji, présidentes de la COP23 de Bonn en novembre - seront les plus touchés.  Accroissement des risques naturels, élévation du niveau de la mer, stress hydrique, désertification ou encore modification de la pluviométrie, pour ces territoires fragiles, tous les voyants sont au rouge. Pour eux comme pour tous les pays de la planète, il faut s’adapter, et vite. 

Selon la définition du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), l’adaptation est la démarche d’ajustement au climat actuel ou à venir, ainsi qu’à ses conséquences. Il s’agit à la fois de réduire les effets préjudiciables du changement climatique tout en exploitant les effets bénéfiques. 

Dans tous les cas, l'évolution du climat sera importante et ses impacts sur les territoires, les ressources et les modes de vie relativement clairs, même si on ne dispose pas de précisions sur les petites échelles géographiques.

Bertrand Reysset

L’adaptation a un coût

Face au défi lancé par le dérèglement climatique, la question des coûts se pose.  Stabiliser le climat via l’atténuation coûte cher – certains économistes l’estiment à environ 1% du PIB mondial – mais reste envisageable.  En revanche, au stade où nous en sommes, retarder ces actions d’atténuation et subir des changements climatiques plus importants serait dangereux et bien plus coûteux : de 5% à… 20% du PIB, selon les estimations. 

Le coût de l’adaptation est élevé car l’ensemble des actions de développement subiront de plein fouet les conséquences d’un climat déréglé. Dans les secteurs de l’eau ou de l’agriculture bien sûr,  mais aussi dans d’autres domaines sans rapport direct avec le climat : les villes, les infrastructures ou encore des pans entiers de l’économie. Par conséquent, tous les programmes de développement doivent désormais prendre en compte le changement climatique. 

Oser la rupture pour affronter l’incertitude du dérèglement climatique

Malgré ce constat, la plupart des projets de développement n’intègrent encore aujourd’hui l’adaptation qu’à la marge, quand l’ampleur des enjeux en nécessiterait certaines ruptures franches avec les pratiques en cours. 

Les mesures à envisager peuvent aller de la diversification économique à l’abandon de certaines zones habitées mais devenant de plus en plus vulnérables, en passant par l’évolution de la localisation des bassins d’emplois ou une remise en cause drastique des équilibres villes-campagne. 

Second écueil,  l’incertitude liée à aux changements du climat et à l’étendue des dégâts. Si les modèles de projection climatique à long terme existent à l’échelle de la planète ou de ses grandes régions, les prévisions des conséquences du dérèglement climatique aux échelles locales sont beaucoup moins fiables. Or, c’est souvent à ce niveau que se décident les investissements. Les modèles climatiques ont par ailleurs du mal à prédire les événements extrêmes comme les inondations, les sécheresses ou les ouragans, souvent dévastateurs pour les populations et les économies d’un pays. En clair, il faut agir sans forcément savoir quelle sera la nature exacte des changements induits par le réchauffement, ni leur intensité. 
 

L’adaptation n’est pas une option : quelle que soit l’ambition des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre, un changement climatique est inévitable. S’adapter à ces changements devient une urgence.


 

Bertrand Reysset
Philippines, typhon

Aux Philippines, résilience et reconstruction post catastrophes naturelles

Exposées à des risques majeurs de catastrophes naturelles, les Philippines sont extrêmement vulnérables aux impacts déjà constatés du changement climatique. Le pays est soumis à une intensification des évènements météorologiques extrêmes, à l’image du « super-typhon » Haiyan/Yolanda qui a dévasté le centre de l’archipel en novembre 2013. 60% des terres philippines et 74% de la population sont ainsi exposées à plus d’un type d’aléa naturel dont certains devraient s’aggraver avec le changement climatique (inondations, séismes, glissements de terrain, éruptions volcaniques, liquéfaction, etc.).

La stratégie climat nationale des Philippines, tout comme la politique de réduction des risques de catastrophes (RRC),  a été rénovée il y a cinq ans. Cette réforme, soutenue par l’AFD à hauteur de 50 millions d’euros, donne la priorité à l’adaptation au changement climatique. Et poursuit des objectifs spécifiques de long terme : consolider le cadre stratégique et réglementaire de la réduction des risques de catastrophes pour favoriser sa mise en œuvre au niveau local, améliorer la prise en compte de la RRC dans la planification urbaine et enfin renforcer le cadre de financement et les capacités institutionnelles en la matière, toujours à l’échelle locale. 
 

Comment agir ? 


Comme ses homologues, l’AFD promeut  systématiquement l’adaptation auprès de ses partenaires. Et milite pour l’intégration urgente de celle-ci dans les politiques publiques des pays en développement, où la plupart des actions d’adaptation sont encore d’envergure modeste et insuffisamment cohérentes entre elles. 

Les investissements qui renforcent la résilience tout en générant des bénéfices économiques, sociaux ou environnementaux indépendamment des changements du climat, représentent le modèle à développer. Il peut s’agir par exemple de l’entretien de réseaux de drainage, la mise en place de systèmes d’alerte précoce en cas d’épisode climatique extrême, la gestion intégrée de zones côtières, la diversification du mix énergétique ou encore la diminution de la dépendance à des ressources énergétiques potentiellement impactées par l’évolution du climat. 

Quand les risques climatiques sont suffisamment caractérisés et que les politiques publiques prennent en compte l’adaptation via des plans d’actions de long terme, des investissements de prévention peuvent être réalisés : digues,  surélévation de barrages, renforcement de bâtiments, d’ouvrages d’art, de routes, de réseaux de transport, d’énergie ou de télécommunications, etc.

Dans le cas contraire, lorsque les risques climatiques sont mal cernés, il s’agit de prendre des  mesures de précaution permettant de renforcer la robustesse des infrastructures face au plus grand éventail possible de changement des conditions climatiques. Ces mesures doivent aussi permettre de revenir sur des décisions prises pour agir avec plus d’efficacité en fonction des progrès de la connaissance, de l’ampleur des changements du climat ou de l’évolution de la perception des risques. Il peut s‘agir par exemple de renforcer une infrastructure, mais, lorsque cela est possible, en le faisant de manière progressive, afin de ne pas surinvestir trop tôt ni trop vite et éviter ainsi de se retrouver l’impasse de la « mal-adaptation ». Tout en se gardant la possibilité d’agir ultérieurement en fonction de l’évolution de la situation.

En matière d’adaptation au changement climatique, deux enjeux majeurs se dégagent aujourd’hui. Les bailleurs de fonds des pays développés doivent d’abord augmenter leurs efforts dans ce domaine, puisque à l’heure actuelle seulement 15 à 20% des financements climat des banques multilatérales et bilatérales des pays riches concernent l’adaptation. Mais au-delà des investissements, il faut aussi apprendre à mener des actions d’adaptation plus efficaces à long terme, sans pour autant connaître à l’avance toutes les conséquences induites par le changement climatique. Même si des méthodes de prise de décision dans l’incertitude se développent actuellement, le défi est immense. 
 

 

Savoir prendre des décisions dans l’incertain est sans doute l’une des grandes frontières à explorer pour promouvoir des trajectoires plus durables. L’adaptation nous obligera à innover en la matière.


 

Bertrand Reysset