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Olivier Langrand est directeur général du Critical Ecosystem Partnership Fund (CEPF), un organisme qui accompagne depuis vingt ans les acteurs de la société civile dans la sauvegarde des zones de la planète où le maintien de la biodiversité est le plus menacé. Pour l'AFD, il revient en détail sur les moyens mis en œuvre pour conserver ces « hotspots » répartis sur l'ensemble de la planète.

Dans quel contexte et avec quel but a été créé le CEPF ?

Olivier Langrand : Le CEPF a été créé il y a dix-huit ans, sous l’impulsion du président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, et du président de Conservation International, Peter Seligmann. Leur idée était de développer une structure capable d’accompagner, par un appui financier et administratif, les forces vives de la société civile engagées sur la conservation des hotspots de biodiversité.

La première définition scientifique d’un hotspot revient à Norman Myers, chercheur britannique spécialiste de la biodiversité qui, en 1988, identifie ces « points chauds » du globe où la très forte concentration de la biodiversité est associée à un degré de menace et de dégradation très élevé (environ 70 % de la surface originelle dégradée).

Il y a aujourd’hui 36 hotspots identifiés sur la planète. Parmi ceux-ci on peut citer Madagascar, où ne subsiste que 16 % de la végétation originelle. Il s’agit de points du globe qui vivent une situation critique unique sur le plan de la biodiversité, avec un degré de dégradation déjà extrêmement avancé.


Concrètement, comment accompagnez-vous au quotidien ces acteurs de la société civile ?

Notre accompagnement est à la fois financier, administratif et technique. À partir du moment où un acteur de la société civile vient nous voir avec une idée de projet, nous évaluons sa faisabilité et nous l’accompagnons pour sa formulation puis tout au long de sa mise en œuvre. Cet accompagnement répond à un vrai besoin car, bien souvent, ces acteurs sont très au point sur le plan technique mais ils ne disposent pas de la capacité financière pour grandir. Pour accéder à des bailleurs de fonds privés ou institutionnels, il faut déjà avoir une structure solide et rodée ; c’est notre rôle de leur fournir un appui dans cette phase de croissance et de consolidation. C’est une forme d’accompagnement assez unique en son genre mais dont l’importance est cruciale.

Nous leur donnons également la capacité de monter en puissance et de constituer des partenariats plus complexes et de plus grande ampleur. L'AFD l’a très bien compris et a décidé d’investir 19,5 millions d’euros dans notre fonds entre 2008 et 2012. Une nouvelle convention d’un montant de 6 millions d’euros a été signée en septembre 2018 pour la prise en charge de deux hotspots en particulier : celui de Madagascar et des îles de l’Océan Indien, et celui des forêts guinéennes d’Afrique de l’Ouest.

Quel bilan faites-vous à l’approche des vingt ans de votre création ?

En quasiment deux décennies, nous avons investi 232 millions de dollars dans les projets de 2 300 partenaires. Pour donner une idée d’échelle, cela représente environ 14,8 millions d’hectares d'aires protégées nouvellement créées et 8,1 millions d’hectares de production au sein desquels la biodiversité est conservée.
 
D’un point de vue plus technique, je dirais que le grand apport de notre démarche est d’avoir confirmé une intuition simple : le domaine de la biodiversité est étroitement lié au développement rural. Par conséquent, notre action n’a pas eu seulement un impact positif sur la biodiversité : elle a également largement contribué à améliorer le bien-être humain et les conditions de vie des communautés dans ces hotspots.

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Prenons un exemple : au Cambodge, nous avons contribué au financement et à l’accompagnement d’un projet de conservation de la grue antigone, de l’ibis de Davison et de l’ibis géant dans une zone où ils étaient fortement menacés à cause de la riziculture industrielle. Pour que les populations comprennent qu’elles avaient tout intérêt à préserver le milieu de vie de ces espèces, une marque de riz (le Riz des ibis) a été développée et produite de façon biologique, ce qui convient donc parfaitement au maintien de ces espèces.

On estime que le développement de cette marque a permis aux agriculteurs de multiplier par 2,5 voire 3 leurs revenus en approvisionnant les sites touristiques majeurs du Cambodge, demandeurs de cette qualité de riz. Le succès de cette action au Cambodge montre que, sur un territoire donné, il ne faut pas envisager la préservation de la biodiversité de façon isolée mais toujours dans l’optique de prendre aussi en compte un contexte économique et des besoins humains spécifiques.

Dans quelle mesure votre approche est-elle généralisable ?

Tout dépend des projets : certains répondent à des problématiques très ponctuelles et n’ont pas vocation à être généralisés. Pour d’autres, à l’inverse, la généralisation fonctionne très bien. En Équateur, par exemple, nous avions contribué au financement d’un projet de conservation et de reboisement des zones forestières basé sur un système de paiement pour les services écosystémiques rendus par les communautés habitant dans ces zones. En clair, l’opérateur qui produisait de l’électricité s’engageait à payer les communautés locales qui maintenaient la forêt en place et préservaient donc la source d’eau. Le projet a si bien fonctionné qu’il a été repris par le gouvernement sous la dénomination de Programa Socio Bosque.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

Franchement, oui. Les progrès sont indéniables, même si c’est regrettable qu’il faille toujours être dans une situation critique pour provoquer une réaction. Nous devrions être dans la prévention et non dans la réparation. Si j’ai un message à faire passer, c’est celui-ci : investissons davantage en amont des crises ; le pire que je puisse souhaiter au bassin du Congo, à la Papouasie ou au bassin de l’Amazone, c’est précisément qu’ils deviennent des hotspots parce que nous n’aurons pas fait les investissements nécessaires pour éviter de rentrer dans une situation de crise.

C’est pourquoi nous devons non seulement poursuivre l’action de conservation des hotspots mais aussi regarder du côté de ces grandes zones naturelles encore intactes avant que les dégradations et la fragmentation des habitats naturels ne les affectent trop. 

Le point très encourageant, c’est que la compréhension de ces enjeux de sauvegarde de la biodiversité est aujourd’hui très largement partagée, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans : la biodiversité est désormais intégrée et prise en compte par un éventail bien plus large d’opérateurs.

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