Liban : l'indispensable soutien aux petites entreprises locales

Liban, port de Beyrouth
Orients Liban
Liban :
l'indispensable soutien
aux petites entreprises locales
254
entreprises soutenues
710 000 $
déjà distribués
90 %
des entreprises aidées sont toujours en activité
Au lendemain des explosions du port de Beyrouth du 4 août 2020, soutenir le tissu des petites entreprises locales apparaissait comme essentiel dans un pays traversé par des crises politique, économique et sanitaire récurrentes. Les appuis financiers proposés aux entreprises par le groupe AFD en partenariat avec l’ONG Mercy Corps ont contribué à la restructuration progressive du tissu économique. Reportage dans la capitale libanaise alors que le 31 juillet 2022, une partie des silos à grains du port de Beyrouth se sont effondrés à la suite d'un incendie.

Article publié pour la première fois le 27 juin 2022. Dernière modification le 1er août 2022.


Le 4 août 2020, l’explosion du port de Beyrouth ravageait une partie de la capitale libanaise. Dans ce contexte de crise majeure, où se mêlaient marasme économique, chaos financier et situation sanitaire alarmante liée au Covid, une réponse d’urgence, adaptée aux besoins d’une population traumatisée, était vitale. En l’absence de moyens rapides mis en place par l’État libanais, ce sont la société civile, les ONG et l’aide internationale qui ont pris le relais.

Au lendemain de la catastrophe, l’Agence française de développement (AFD), en partenariat avec l’ONG Mercy Corps, a débloqué un fonds de soutien aux très petites et moyennes entreprises (TPME) touchées par l’explosion. Sous la forme d’une subvention globale d’un million d’euros, cette aide financière en transfert monétaire direct et non conditionné a débuté en septembre 2020 pour s’achever à l’automne 2021. À l’issue du programme, ce sont 254 entreprises locales fortement fragilisées qui ont pu maintenir leur activité.

En soutenant des petites entreprises fragilisées par la crise, l’appui financier apporté par l’AFD a permis d’éviter le dépôt de bilan pour nombre d’entre elles et a contribué à la résilience du tissu économique local.

          

Julia Pantigny, service Entreprises publiques et financements structurés à l'AFD
reportage liban entreprise
liban
Cibler les besoins des entreprises pour adapter l’aide
Des milliers de blessés, des centaines de morts, des habitations et des commerces détruits sur des kilomètres à la ronde, Abbas Fadlallah, directeur du Programme de réaction à l’explosion de Beyrouth pour Mercy Corps, a été profondément marqué par ce qu’il a vu le jour du drame : « Les efforts de vies entières ont été anéantis en quelques secondes. Des victimes ont perdu leur maison, leur commerce et leurs économies ont été saisis par les banques. »

Avec huit autres ONG internationales, Mercy Corps a monté une équipe ad hoc pour évaluer les dommages sur le terrain et les besoins les plus urgents, ceux des entrepreneurs mais aussi des populations. « Il fallait agir vite ! La livre libanaise se dévaluait rapidement et des produits essentiels, comme les médicaments ou l’essence, commençaient à manquer. Dans l’urgence, nous avons rencontré 1 300 entrepreneurs, essentiellement des commerçants, entre fin août et fin septembre 2020. »

Dans la continuité de cette évaluation, Mercy Corps a créé une base de données sur les besoins urgents de chaque entrepreneur en fonction de la taille de l’entreprise, du nombre d’employés et de l’ampleur des dégâts. Cette évaluation a aussi placé le transfert monétaire en espèces et sans condition en tête de liste des besoins d’assistance urgente de 76 % des TPME interrogées.
jeffrey shannon-mercy corps
Un soutien financier sans condition
En novembre 2020, Mercy Corps a lancé un programme de transfert monétaire direct et sans condition en distribuant des aides allant de 2 500 à 4 500 dollars par entreprise. « Les paiements en cash ont permis aux entreprises ciblées de faire face à leurs besoins urgents, en choisissant librement les dépenses nécessaires à leur survie, explique Julia Pantigny, responsable du programme à l’AFD. Dans un contexte de crise et de forte dévaluation de la livre libanaise, qui a perdu plus de 90 % de sa valeur en deux ans, ces fonds sans conditionnalité ont permis aux entrepreneurs de financer l’urgence et de maintenir l’activité économique. Cette aide a parfois eu un impact au-delà de leur entreprise, dans la sphère privée. »

Pour Jeffrey Shannon, le directeur des programmes de Mercy Corps au Liban, la démarche de concéder de l’argent sans condition peut questionner. Largement éprouvée et jugée efficace par l’ONG en situation de crise, cette solution de transfert monétaire, outre le fait d’être très flexible, permet de redonner confiance aux bénéficiaires. « Au début les gens étaient suspicieux : personne ne donne de l’argent gratuitement. Ça les a surpris que quelqu’un vienne les voir en leur disant : voilà du cash ! Utilisez-le pour payer ce qui est urgent pour vous. Vous pouvez le dépenser pour votre santé, payer l’école, rembourser des dettes… » Une approche qui semble porter ses fruits : aujourd’hui, le taux de survie des commerces aidés dépasse les 90 %.
Liban
Les petites entreprises, maillage de la vie de quartier
Dans un Liban qui subit crise après crise depuis trois ans, le fardeau psychologique est lourd. Pour Jeffrey Shannon, « il y a un sentiment de désespoir et de peur. Si, en plus de cela, l’épicerie du coin, le boucher, le coiffeur ferment, cela va rajouter de la souffrance aux habitants. Et nous ne pourrons pas faire du développement à long terme si les gens perdent espoir maintenant. »

Ce raisonnement explique pourquoi le programme s’est focalisé sur les petites entreprises, dont les biens et services sont essentiels aux populations. « Si on avait soutenu les grandes entreprises au détriment des TPME, ce sont des quartiers entiers qui auraient été impactés par leur fermeture », estime Jeffrey Shannon. Un propos que soutient Julia Pantigny : « Le projet a ciblé les petites entreprises affectées par la crise, en prenant en compte la question de leur vulnérabilité et des emplois qui pouvaient être maintenus. En permettant à ces TPME de sortir de leur marasme sans déposer le bilan, cet appui financier a contribué à la résilience du tissu économique local et à sa restructuration progressive. »

Aujourd’hui, Abbas Fadlallah s’enthousiasme des résultats du programme : « Des gens se sont remis debout. Une personne m’a même dit : "J’avais un pied dans la tombe, vous m’en avez sorti". Les 254 entreprises soutenues sont le sel de l’économie de mon pays. Je suis fier de savoir qu’elles ont senti que quelqu’un était à leurs côtés. »
reportage liban entreprise
« Sans ce soutien, j’aurais été condamné à fermer »

Sarkis Sevadjian a 40 ans. Depuis onze ans, il tient une boutique de sacs et d’accessoires de mode dans le quartier populaire arménien de Bourj Hammoud. Il se trouvait devant son magasin quand l’explosion s’est produite. « Je n’ai pas été blessé, mais la vitrine de mon magasin ainsi que la majeure partie de ma marchandise ont été détruites, se souvient Sarkis. Lunettes et montres brisées, sacs et étoffes déchiquetés, tout était perdu. » Pour reprendre son activité, ce commerçant devait faire réparer d’urgence sa vitrine et remplacer la marchandise endommagée. « Les ONG se sont succédé pour constater les dégâts, sans toutefois me proposer une solution d’urgence. Lorsque Mercy Corps m’a proposé une aide sous forme d’argent liquide, je n’y ai pas cru. Je me suis dit que c’était une promesse vaine jusqu’à l’arrivée de 3 800 USD deux mois à peine après l’explosion. »

Une aide qui a permis à Sarkis de remplacer sa vitrine, de refaire son stock de marchandises et de rembourser ses dettes. « Sans ce soutien, j’aurais été condamné à fermer. Avec notre capital bloqué dans les banques, nous ne pouvions rien faire. Il nous fallait du cash en monnaie étrangère pour acheter de la marchandise importée, et sauver notre entreprise. » Aujourd’hui, grâce à l’aide de Mercy Corps, Sarkis a pu maintenir son activité.

« Nous avons encore le dos au mur »
Najat Chemali
© Kassim Dabaji / AFD

Najat Chemali tient un magasin d’articles ménagers dans le quartier cossu d’Achrafieh. « Depuis vingt-cinq ans, mon commerce marchait très bien. Avec l’explosion, ma maison et mon magasin ont été saccagés. » Najat a perdu toute sa marchandise : « Des marmites en fonte française, de la poterie allemande, de la porcelaine portugaise. La perte a été estimée à plus de 4 000 USD. » Pour elle aussi, impossible d’accéder à son argent placé en banque. Alors, pour réparer sa maison, Najat Chemali a dû vendre ses bijoux. « L’aide de l’État n’est jamais arrivée. C’est l’armée qui est venue, qui a fait des relevés des dégâts et puis, plus rien ! Idem pour les assurances, qui attendent toujours les résultats de l’enquête. »  

Avec un soutien financier en liquide de 2 800 USD, Najat Chemali a pu payer les réparations de la devanture, réhabiliter les rayonnages, reboucher les trous dans les murs. Elle a aussi pu récupérer une partie de l’argent de la vente de ses bijoux pour redémarrer son commerce. Pour le moment, pas question toutefois d’importer de nouvelles marchandises. « J’essaye d’écouler le stock restant. Ça va mieux, mais je sens que nous avons encore le dos au mur. »
 

« Pour m’en sortir, il me fallait des liquidités dans une devise stable »
© Kassim Dabaji / AFD
       © Kassim Dabaji / AFD

Mona Lago tient une boutique de vêtements à Basta, un quartier populaire de la partie ouest de Beyrouth. Avec la crise financière de 2019, l’entreprise où travaillait son mari a commencé à battre de l’aile. La boutique d’habits permettait d’assurer un revenu minimal à la famille, jusqu’à l’explosion du port qui a tout détruit. 

Ce jour-là, les deux petites filles de Mona se trouvaient à la boutique. « Elles sont sorties indemnes, mais psychologiquement traumatisées. Après l’explosion, j’étais si fatiguée mentalement que j’ai voulu quitter mon pays. »  De son local, il ne restait plus grand-chose « Les tables, la vitrine, les habits et les accessoires, tout était endommagé. » 

Le jour où Mona a vu passer une équipe de Mercy Corps, elle est allée leur parler. « Je ne pouvais rien réparer. Je n’avais plus d’argent, plus de force. J’avais les mains liées. » L’aide financière de Mercy Corps lui a permis de redémarrer sa petite entreprise. « Les prix ont commencé à monter en flèche et la livre libanaise s’effondrait. Pour m’en sortir, il me fallait des liquidités dans une devise stable. La subvention de l’AFD m’a permis de remplacer la vitrine, les tables, les chaises et la marchandise de mon magasin. »

Aujourd’hui, Mona a transformé sa boutique de vêtements en boutique d’accessoires. Un vieux rêve devenu réalité.
 

« Nous nous sommes adaptés pour trouver un nouveau modèle économique »
© Kassim Dabaji / AFD
© Kassim Dabaji / AFD

 

Nada Khoury et son mari Freddie ont ouvert Néo Gourmet en 2013. Prospère, cette entreprise de pâtisserie, boulangerie et snacking haut de gamme faisait travailler 26 employés et projetait même d’ouvrir une franchise au Koweït. Mais avec la crise économique, elle avait dû réduire la voilure et se replier sur le site d’Achrafieh, à Beyrouth. Le 4 août 2020, les dépôts, la boutique et la cuisine de l’entreprise ont été sévèrement endommagés par l’explosion et Freddie blessé. Nada se souvient : « La climatisation ne fonctionnait plus. Avec plus de 40 °C, les produits alimentaires n’ont pas tenu longtemps et les trois quarts de nos denrées ont été perdues. Avec la situation économique, c’était difficile de refaire un stock et nous avons dû fermer pendant un mois. »

L’équipe de Mercy Corps est passée évaluer les dégâts dans ce quartier lourdement sinistré et déserté par ses habitants. « Les évaluateurs de l’ONG avaient envie de goûter à nos croissants et à notre pain… Mais même la machine à couper le pain était cassée. » Grâce à une aide de 2 000 USD, Nada et Freddie ont pu reconstituer une partie de leur stock de matières premières, réparer la climatisation et acheter une nouvelle machine à couper le pain. 

Si depuis début 2021 les clients ont commencé à revenir dans le quartier, aujourd’hui le principal problème de Néo Gourmet est le manque d’électricité, sévèrement rationnée, notamment la nuit. « On ne peut plus préparer de croissants pour le lendemain matin. Alors, nous nous sommes adaptés pour trouver un nouveau modèle économique. » Désormais, pour gérer les problèmes d’électricité, l’entreprise des Khoury fonctionne avec trois employés et uniquement sur commande, en ligne ou par téléphone, 24 heures à l’avance. Dans l’attente de jours meilleurs…