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Une borne fontaine au Tchad, construite grâce au partenariat entre la mairie de N’Djamena et l’AFD
En amont de la troisième assemblée générale de l’Alliance Sahel dont est membre le groupe AFD, Françoise Chalier, responsable de la cellule Sahel de l’Agence française de développement, détaille l’adaptation des principaux acteurs du développement au contexte de crise régionale exacerbée.
La région du Sahel connaît de profonds bouleversements : quels en sont les impacts sur l'action de l’Alliance Sahel et du groupe AFD dans la région ?

Françoise Chalier : Nous observons une crise sécuritaire et de gouvernance dans la région. Et la situation tend à se détériorer, malgré les efforts entrepris pour soutenir les pays du G5 Sahel. Trois d’entre eux traversent une crise de transition politique : le Tchad, le Mali et le Burkina Faso. Cela impacte la capacité et les modes d’intervention des principaux bailleurs de fonds, comme l’AFD et l’Alliance Sahel. Mais cela n’empêche pas que la ligne reste de poursuivre les actions concrètes au bénéfice des populations, quelles que soient les conditions sécuritaires et politiques.


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À Bamako par exemple, la coopération est rendue très difficile avec l'État malien dans le contexte de transition politique que l’on connaît. Ceci nous amène à favoriser les interventions directes en faveur de la population civile, c'est-à-dire les modes opératoires étanches aux structures d’État. Il s’agit de limiter les risques de prédation, notamment en faveur de sociétés mercenaires. On favorise donc les financements directs en faveur des ONG et autres opérateurs de terrain, par exemple avec Expertise France, membre du groupe AFD. Ailleurs, au Burkina Faso et au Tchad, la coopération se poursuit avec l’ensemble de nos outils financiers.

Quelles actions ont été mises en place pour intervenir dans les zones soumises aux plus fortes tensions ?

F.C. : Dans la zone des trois frontières, à cheval entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, la dégradation sécuritaire est particulièrement importante et, hormis les capitales, les territoires sont tous sous la menace terroriste. Évidemment, cela nous amène à renouveler notre approche du développement. Avant 2017 nous ne savions pas intervenir au cœur d’une telle crise. Le groupe AFD s’est donc doté du Fonds paix et résilience Minka, dédié à l’endiguement et à la prévention des conflits. Actuellement, 60 % de nos financements en dons sur la zone Sahel en sont issus. Cet outil permet d’intervenir en subvention, dans les zones les plus difficiles, avec une approche au plus près du terrain et des besoins des populations, et avec des procédures accélérées pour tenir compte de l'urgence. Nous travaillons avec les autorités et acteurs locaux, les services déconcentrés, les ONG de terrain… Nous pouvons ainsi prévenir et résoudre des conflits, dans le cadre de l’approche « ne pas nuire ».


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Mais par moments, la situation sécuritaire est tellement dégradée que même nos opérateurs, choisis pour la souplesse de leurs capacités, s'interrogent. Ils peuvent alors suspendre ou replier leurs activités quelque temps si nécessaire, avant de se redéployer sur le terrain. Cette agilité est permise par la flexibilité des plans de financement de l’initiative Minka : tout n’est pas fléché pour pouvoir s’adapter au contexte.

Le choix des opérateurs de mise en œuvre du développement est donc essentiel, car leur connaissance du terrain leur permet d’analyser les acteurs en présence et d’avoir un dialogue avec toutes les communautés représentées. Malgré toutes les difficultés, nos projets s’exécutent, et les décaissements se poursuivent avec des taux de versement très satisfaisants.

Quatre ans après la création de l'Alliance Sahel, quel bilan d’étape dressez-vous ?

F.C. : L’Alliance Sahel a été créée en juillet 2017, sous l’impulsion de la France, et avec pour membres fondateurs l’Allemagne, l’UE et la Banque mondiale. Elle comptait alors six membres. Ils sont 26 aujourd’hui et, lors de la prochaine assemblée générale, les États-Unis, le Canada et la Suède vont devenir membres de plein exercice. C’est un premier indicateur de succès. Il illustre la pertinence et la légitimité d’une Alliance Sahel reconnue par la communauté des bailleurs de fonds.

En termes d’action, elle agrège 1 000 projets pour près de 23 milliards d’euros d’investissements : un portefeuille en perpétuelle augmentation qui a triplé depuis sa création. L’Alliance Sahel a donc un effet fédérateur et de massification des financements, même si son objet premier n’était pas tant de « faire plus » que de « faire mieux ». C'est-à-dire optimiser la coordination entre les nombreux bailleurs concernés par le Sahel.

À ce titre, l’Alliance a démontré des capacités d’innovation. Nous avons modernisé et structuré la gouvernance avec une assemblée générale plus politique, au niveau des capitales des pays membres. S’y ajoute un comité de pilotage opérationnel : réuni deux à trois fois par an, il donne l’impulsion opérationnelle pour les membres. Cet ensemble est relayé sur le terrain, via les porte-parole de l’Alliance implantés dans chacun des États du G5, et des points focaux dans chacun des pays bénéficiaires comme dans chacune des capitales des pays membres. S’ajoutent encore les experts de liaison sur le terrain, coordinateurs de l’Alliance. À Bruxelles, l’Unité de coordination de l’Alliance Sahel assure l’information et la coordination de l’ensemble des membres. Tout cela forme un maillage fin de gouvernance qui permet de déployer toute l’ampleur de l’action de l’Alliance.

Comment l’Alliance Sahel a-t-elle adapté son action à l'émergence de crises nouvelles ?

F.C. : Dans les zones particulièrement fragiles, l’Alliance Sahel a développé des outils d’approche territoriale intégrée, en accord avec les partenaires du G5. Dix zones prioritaires ont été choisies, soit dans l’épicentre de la crise, soit dans des zones nécessitant de la prévention. Une stratégie de coordination optimisée a été adoptée entre les membres de l’Alliance, les gouvernements des pays bénéficiaires et les partenaires locaux.

Nous les accompagnons par des approches multisectorielles qui abordent les sujets dans leur variété, jusqu’aux questions de sécurité. Comme par exemple en Mauritanie avec le Hodh el Chargui (région du sud-est du pays), une zone de prévention où cette coordination optimisée a débouché sur une table ronde en novembre dernier, à Nema, sous l'égide du Premier ministre. Les membres de l’Alliance se sont accordés pour accompagner la stratégie de développement de ce territoire fragile, avec un plan d’action sur mesure. L’Alliance Sahel a par ailleurs développé des capacités d’analyse des contextes locaux. Le groupe AFD avait par exemple développé l’outil Pasas (Plateforme d’analyses, de suivi et d’apprentissage au Sahel). Il a été ouvert aux autres membres de l’Alliance et permet de partager études et données pour affiner la compréhension du contexte local.

Nous avons aussi créé une base de données territoriales permettant une cartographie précise afin de savoir qui fait quoi et où : on peut suivre en direct l’action de la Banque mondiale ou de l'AFD, pour optimiser les actions de terrain. Ces cartes incluent aussi des éléments de contexte pour identifier les priorités et aider la coordination entre bailleurs et autorités. Reste que ces chantiers sont encore inachevés : certains pays ont plus de chemin à rattraper que d’autres.

Le Sahel change, comment l’Alliance Sahel entend-elle anticiper ces bouleversements et accompagner la région dans les années à venir ?

F.C. : Nous sommes clairement à un tournant pour la région. Ce contexte sécuritaire et politique s’est traduit par les décisions récentes du président de la République française, en marge du sommet Union européenne - Union africaine du 17 février 2022. L’annonce du retrait de la force Barkhane du Mali et de la force européenne Takuba de la zone marque une réarticulation du dispositif dans une vision de développement élargie à toute l'Afrique de l’ouest.

On constate par ailleurs une inversion des priorités qui avaient été fixées jusque-là par la coalition pour le Sahel. Elle reposait sur quatre piliers, dont le premier couvrait l’intervention sécuritaire, avec l’opération Barkhane. Le second pilier était la formation des armées nationales, le troisième enjeu concernait la sécurité intérieure et le dernier le développement, porté par l’Alliance Sahel. On constate que l’aspect militaire était cardinal pour tous les autres. Les déclarations d’Emmanuel Macron nous font comprendre que les questions de développement vont prendre la « première place » dans la période qui s’ouvre.

Comme dit l’adage : il n’y a pas de développement sans sécurité, ni de sécurité sans développement. Nous traversons donc un temps fort pour réaffirmer que le développement peut et doit apporter la solution. Et nous allons aussi nous concentrer pour éviter toute dégradation dans les zones de prévention, comme les régions transfrontalières au nord du golfe de Guinée, où les signaux sont inquiétants, ou encore à l’est du Sénégal.

Notre outil de financement Minka sera pertinent pour prévenir les conflits et sera déployé dans ces zones en prévention, plus qu’en réponse aux crises. Les thématiques phares qui guideront l’action du groupe AFD reposent sur trois piliers. D’abord la gouvernance sous tous ses aspects – finances, démocratie, justice, sécurité intérieure – pour aider à la construction des États. Ensuite, la jeunesse et les femmes : au Sahel, 65 % de la population a moins de 30 ans, c’est une formidable opportunité. Mais, si la région peut s’y appuyer pour rebondir, il faut néanmoins être vigilant. Laissée pour compte, cette jeunesse peut devenir un terreau du djihadisme.

Il faut donc répondre aux besoins en matière d’éducation, d’emploi, et de formation. Et nous savons en particulier que les femmes sont vectrices de paix et souvent au cœur de la solution : nous leur accordons donc toute notre attention. En 2020, à l’occasion de la réorientation de notre stratégie régionale, nous avons d’ailleurs fixé un objectif direct autour de l’autonomisation des femmes et des jeunes filles.

Autre axe de développement important : les espaces urbains secondaires. Ils sont confrontés à une très forte croissance démographique, malgré des services inadaptés. Ces villes ont un potentiel, et il faut éviter qu’elles ne deviennent des foyers d'insurrection. Les services publics de base doivent parvenir sur tout le territoire, même dans les villes éloignées. Enfin, nous misons sur la Grande muraille verte, l’initiative phare de l’Union africaine pour lutter contre les effets du changement climatique et de la désertification du continent.

Ce projet est porteur d’enjeux de résilience au changement climatique, de sécurité alimentaire, de restauration des terres, de renouvellement des pratiques agricoles… Il nous permet de déployer un narratif positif autour du Sahel, et fédérateur pour les membres de l’Alliance. La Grand muraille verte doit d’ailleurs faire l’objet d’une déclaration commune à la prochaine assemblée générale de l’Alliance Sahel.


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