+ de 15 000
appels reçus depuis 2017
+ de 100
opérateurs sur la « ligne de vie »
+ de 4 500
consultations
La situation sociale, économique et politique du Liban a précipité beaucoup d’habitants dans une paupérisation brutale. Dans un pays où les soins de santé mentale sont encore tabous, l’ONG Embrace apporte depuis 2014 un soutien psychologique adapté à celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui souffrent de troubles mentaux. Une initiative précieuse pour des milliers de personnes encouragées à reprendre espoir.

C'est un écrin de silence au milieu des klaxons et des générateurs du quartier de Hamra, à Beyrouth. Dans les locaux d’Embrace, l’ambiance est feutrée, propice à la guérison. Mais ce calme est trompeur : d'ici sourd une pression constante. Car la crise humanitaire au Liban se manifeste par une forte augmentation des sollicitations auprès de la « ligne de vie » – une ligne téléphonique nationale de soutien émotionnel et de prévention du suicide –, ainsi que par un accroissement des référencements vers les services d'une clinique spécialisée.

Aujourd’hui, Embrace est devenu l’un des piliers du pays dans le traitement de la santé mentale. À travers le numéro d’appel d’urgence et la clinique de soins mentaux, l’ONG, soutenue par l’Agence française de développement (AFD), a créé des partenariats avec plusieurs centres de santé publique, ainsi qu'avec les Forces de sécurité intérieure et la Croix-Rouge libanaise. Embrace travaille notamment avec le Programme national de santé mentale (PNSM) du ministère de la Santé publique libanais, lancé en 2015 et auquel l’AFD apporte son soutien.

Embrace s’attelle également à faire bouger les lignes en essayant de faire voter des lois qui assurent une prise en charge de la santé mentale des citoyens libanais par l'État. Car au Liban, le système social et sanitaire s’appuie uniquement sur des ONG.

Malgré les difficultés, Hiba Dandachli, la directrice de la communication d’Embrace, reste enthousiaste : « Nous avons essayé de créer un espace de sécurité pour tout le monde, quels que soient l’origine des personnes, leur statut social ou leur religion. C’est l’une de nos plus grandes fiertés. »

 

Hiba Dandachli, directrice de communication de l’ONG Embrace

 

« Embrace a placé les soins de santé mentale sur la carte au Liban »

Hiba Dandachli, directrice de la communication de l’ONG Embrace

 


Textes : Wissam Charaf. Photos : © Kassim Dabaji / AFD

ONG Embrace au Liban
1564, le numéro de téléphone d’urgence à l’écoute des Libanais en état de détresse émotionnelle ou mentale
De nouveaux besoins avec la crise
Depuis deux ans et le début de la crise en cours au Liban, un nouveau profil s’est ajouté aux précédents : des personnes dont la situation ne leur permet plus de faire face aux difficultés quotidiennes dans un pays en plein marasme.

« La plupart nous disent qu’ils ont besoin de médicaments mais ne peuvent pas les trouver, ou de thérapies qu’ils ne peuvent pas payer, explique Fatima. Il y a aussi des personnes qui nous appellent parce qu’elles n’arrivent plus à se nourrir. »

Avec la crise, les appels sont en nette augmentation : de 6 000 reçus en 2020, ceux-ci sont passés à 7 500, rien qu’entre janvier et octobre 2021. Face à cela, la « ligne de vie » peut se targuer d’un bilan flatteur : aucun suicide n’est à déplorer pour les écoutants du 1564 depuis sa création. « Plus que jamais, affirme Fatima, les Libanais ont besoin qu’on les étreigne. » Ou « embrace » en anglais…
1564, le numéro de téléphone d’urgence à l’écoute des Libanais en état de détresse émotionnelle ou mentale
Le 1564 : des vies au bout du fil
Depuis 2014, le 1564 est à l’œuvre. Ce numéro de téléphone d’urgence, appelé la « ligne de vie », est à l’écoute des Libanais en état de détresse émotionnelle ou mentale. Dans la salle, quatre opérateurs répondent aux appels téléphoniques. Tous ont suivi une formation intensive à l’écoute active pour le soutien émotionnel et la prévention du suicide. La ligne d’urgence fonctionne 21 heures sur 24 et dispose d’un effectif d’environ 140 opérateurs volontaires organisés en rotations.

Fatima travaille ici depuis plus de deux ans. À 24 ans, elle est infirmière psychiatrique : « J’ai toujours été passionnée par la santé mentale. Mais je me suis toujours demandé comment je pouvais aider. Et quand un ami m’a parlé d’Embrace, je n’ai pas hésité. »

La ligne reçoit des appels de différentes personnes, milieux et langues. Certains appellent pour de la détresse émotionnelle, d’autres pour des pulsions suicidaires. Mais que dire au téléphone à une personne à bout ? « La plupart des gens ne nous parlent pas pour qu’on leur dise quelque chose, dit Fatima. Ils parlent parce qu’ils sont sur le point d’exploser et ils ont besoin d’écoute. Nous devons écouter et réfléchir à leur situation et émotions, leur donner le temps et l’espace de s’exprimer sans être jugés. Et au besoin, nous étudions avec eux la possibilité de les orienter vers un spécialiste de santé mentale. Nous avons également une équipe qui peut aller sur le terrain. Enfin, nous pouvons hospitaliser au besoin. »
Yara Chamoun
À la clinique, contre vents et marées

Yara Chamoun, psychiatre, travaille depuis un an au sein de la clinique de soins mentaux créée grâce à Embrace. Ici, des soins gratuits sont prodigués par une équipe multidisciplinaire qui englobe psychiatres, psychologues, infirmières et assistantes sociales. Le projet d’instaurer cette clinique existait avant l’explosion du 4 août 2020. Mais cette catastrophe a accéléré les choses.

« La fondatrice d’Embrace nous a appelés au lendemain de l’explosion pour venir faire des heures de volontariat, se remémore Yara Chamoun. Il n’y avait encore rien ici, deux chaises et c’est tout. En moins de deux mois, cette clinique a vu le jour. »

Si la clinique a été créée pour répondre aux besoins immédiats de l’explosion, l’équipe de Yara a constaté que le peuple libanais allait profondément mal du fait des crises multiples qui touchent le pays : « Il y a un trauma collectif qui se traduit par de l’anxiété, des insomnies, de la dépression, des abus de substances et d’alcool. Tout cela pour faire face ou pour échapper à la réalité. »

Au bout d’un an de prise en charge, Yara Chamoun tire ses premières conclusions : « Ce qui a changé, c’est la volonté des Libanais de venir vers nous pour consulter. Les gens hésitent moins. Avant, c’était un tabou. L’aspect collectif du trauma fait que dans leur globalité, les gens sont plus disposés à accepter l'idée qu’ils souffrent de troubles mentaux. »

Une adaptation continue

La crise aux multiples facettes pousse l’équipe d’Embrace à se transformer en caméléons pour s’adapter aux difficultés et aux pénuries qui s’accumulent. Séance de questions-réponses autour de ces questions concrètes avec la psychiatre.

Que prescrire aux patients quand la plupart des médicaments sont en rupture de stock ?

« Nous demandons au patient s’il a de la famille ou des amis à l’étranger qui pourraient éventuellement leur envoyer le traitement. »

 Et pour pallier les coupures d’électricité ?

« J’ai dû voir une patiente dans le noir. Il a fallu s’éclairer au téléphone portable. À un moment, nous avons été obligés de fermer la clinique car il n’y avait pas d’électricité, jusqu’au jour où nous avons reçu une donation pour disposer de notre propre générateur. Il a fallu parfois réduire les créneaux à 20 minutes pour pouvoir recevoir tous les patients de la journée pendant les heures où il y avait de l’électricité. »

Comment subvenir aux besoins financiers des patients, les assurances ne couvrant pas les soins mentaux ?

« Ce sont de grosses sommes et rares sont ceux qui peuvent les couvrir, même les plus aisés qui n’ont plus accès à leur argent en banque. Lorsqu’on a besoin d’hospitaliser quelqu’un sur-le-champ, c’est nous qui couvrons les frais d’hospitalisation. »

En un an, Embrace a ainsi sauvé plus d’une vingtaine de personnes qui planifiaient de se suicider, tout en prenant leurs frais d’hospitalisation en charge. Une source de fierté pour Yara : « Quand on leur dit de ne pas s’inquiéter, qu’on couvre leur frais de médicaments, d’hospitalisation, quand on voit comment cela les soulage... C’est un très beau sentiment. »

Les symptômes de la crise

Les banques

L'économie libanaise s'est brutalement effondrée à partir de 2019

Face à la colère des manifestants, les banques libanaises ont installé du blindage sur leurs façades 

 

Le Liban a vu son économie s’effondrer brutalement à partir de 2019. La livre libanaise, la monnaie nationale, a perdu près de 20 fois sa valeur. Les entreprises ont fermé en masse, jetant la population dans la précarité. Les banques ont instauré un contrôle informel des capitaux pour limiter leurs pertes. Les déposants, du plus pauvre au plus riche, se sont ainsi vus du jour au lendemain interdits d’accès à leurs économies, souvent fruit du labeur de toute une vie. Aujourd’hui, plus des deux tiers des Libanais ont basculé sous le seuil de pauvreté.

 

L’explosion du port

Le port de Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020

Le port de Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020 | © Rashid Khreiss / Unsplash

 

Le 4 août 2020, le port de Beyrouth explosait, faisant plus de 214 morts et 6 500 blessés. Les Libanais ont subi un traumatisme collectif, les cas de peur, d’anxiété, de stress post-traumatique et d’insomnie ont augmenté fortement. Un an plus tard, l’enquête qui doit faire la lumière sur les circonstances exactes du sinistre piétine. La catastrophe de trop pour des Libanais déjà éreintés par la crise économique.

 

Les pénuries

Le Liban fait face à de graves pénuries dues notamment à la crise économique que traverse le pays

Une pharmacie à Beyrouth

 

Fruit de la crise économique et de la dévaluation de la monnaie nationale, les importations ont diminué. Le défaut de paiement de l’État libanais a provoqué des réactions en chaîne dans les différents secteurs. Les habitants du pays ont ainsi subi des pénuries d’essence, de mazout, de gaz, et surtout de matériel hospitalier et de médicaments, notamment les plus chers, comme les traitements contre le cancer.

Une mission dans la durée

1564, le numéro de téléphone d’urgence à l’écoute des Libanais en état de détresse émotionnelle ou mentaleGrâce au soutien de l’AFD, Embrace a pu élargir la capacité opérationnelle de la « ligne de vie » nationale, en augmentant la disponibilité du service de 14 heures à 21 heures par jour. Depuis son lancement, la clinique du centre communautaire de santé mentale d’Embrace a quant à elle soutenu plus de 1 000 personnes, avec plus de 4 500 consultations psychiatriques et psychologiques.

« Notre but est d’arriver à une écoute téléphonique 24h/24, affirme Hiba Dandachli. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux coéquipiers pour le centre de santé mentale mais ceci nécessite du financement et du support. En sachant que beaucoup de spécialistes sont en train d’émigrer vers des cieux plus cléments. »

Alors que le pays connaît l'une des plus graves crises économiques de l'histoire moderne et que l’essentiel de l’attention et des ressources est consacré aux interventions sanitaires vitales, la santé mentale y reste l’un des principaux défis à relever.

L'enjeu du bien-être psychologique au Liban
80 ans du groupe AFD : focus sur le projet Embrace
Visionner la présentation du projet Embrace lors de la cérémonie des 80 ans du groupe AFD le 2 décembre 2021, avec Lea Zeinoun, directrice des partenariats stratégiques chez Embrace, Thomas Gonnet, responsable d'équipe projet en santé publique à l'AFD, et Laurent Marion, responsable du pôle stabilisation et résilience chez Expertise France.