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Des scènes locales aux écrans mondiaux, les industries culturelles africaines en pleine expansion
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Le sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya 11 et 12 mai à Nairobi, mettra notamment en lumière la vitalité des industries culturelles et créatives. Dans un chapitre consacré à ce secteur dans l’ouvrage collectif « L’économie africaine 2026 », des chercheurs montrent que derrière cette dynamique se jouent encore des enjeux de structuration des filières et de rémunération des artistes.
Chaque semaine, la série sénégalaise Maîtresse d’un homme marié rassemble des millions de téléspectateurs à la télévision avant d’être largement commentée sur YouTube. Des morceaux d’afrobeat nigérian ou d’amapiano sud-africain, nés dans des studios domestiques, s’imposent dans les playlists mondiales. En 2023, 15 films africains ont été projetés au Festival de Cannes, un record. Au Nigeria, le nombre d’écrans de cinéma a augmenté de plus de 80 % entre 2018 et 2024, à rebours des tendances mondiales.
Les industries culturelles et créatives africaines bénéficient d’une visibilité sans précédent. Il ne s’agit pourtant pas de l’émergence d’un secteur, mais de la reconnaissance d’une vitalité ancienne. « Le numérique a rendu visibles, mesurables et comparables des circulations qui existaient déjà, souvent hors des radars institutionnels », résume Alessandro Jedlowski, anthropologue et co-auteur du chapitre de L’économie africaine 2026 consacré à la musique et à l’audiovisuel en Afrique subsaharienne. Coécrit avec Jaana Serres, anthropologue également, et Audrey Perraud, chargée de recherche à l’AFD, le chapitre analyse des dynamiques nationales et transnationales anciennes en s’appuyant sur des enquêtes ethnographiques menées notamment au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en République démocratique du Congo.
Le virage numérique de Nollywood
Les auteurs montrent que la musique et le cinéma se sont développés dans des contextes marqués par la faiblesse des infrastructures, l’accès limité aux équipements et la domination d’acteurs internationaux. Face à ces contraintes, les créateurs ont inventé des économies souples et rapides, souvent informelles, ancrées dans les usages populaires. Nollywood (contraction de Nigeria et Hollywood) illustre cette logique. Né de la fermeture des salles et de l’effondrement des circuits classiques, le cinéma nigérian s’est structuré autour de la vidéo, avec des films produits en quelques semaines et diffusés par cassette puis DVD. Longtemps disqualifié par les standards internationaux, il s’impose d’abord comme une industrie de masse sur son marché intérieur, avant d’élargir sa circulation via les plateformes numériques. Aujourd’hui, les industries culturelles et créatives représentent environ 6 % des emplois au Nigeria.
Dans la musique, le numérique a permis à des répertoires chantés en langues locales d’atteindre des publics bien au-delà du continent. « Les diasporas jouent un rôle central. Elles constituent souvent un premier marché et un espace de reconnaissance », souligne Alessandro Jedlowski.
À travers les projets qu’elle accompagne, l’AFD cherche à répondre aux enjeux des industries culturelles et créatives. Au Ghana, un programme lancé en 2023 cible le droit d’auteur et la captation des revenus dans l’industrie musicale, avec des campagnes de sensibilisation touchant plusieurs dizaines de milliers de professionnels et la formation de 22 entrepreneurs. Une étude a également été menée pour transformer le Round Pavilion d’Accra, en lieu dédié à la diffusion musicale.
Au Sénégal, l’école Kourtrajmé Dakar, le centre Yennenga et CINEKAP forment de jeunes scénaristes, réalisateurs, post-producteurs et producteurs et les accompagnent vers l’insertion professionnelle. En parallèle, un projet de sauvegarde et de valorisation du patrimoine audiovisuel sénégalais associe institutions publiques et l’Institut national de l’audiovisuel (INA) afin de renforcer durablement les compétences locales en archivage, documentation et transmission des images, et de réinscrire ces fonds dans les dynamiques contemporaines de création.
Souveraineté culturelle et fragilités économiques
Si les outils de production se sont démocratisés, la distribution reste concentrée entre les mains de quelques plateformes mondiales qui imposent formats et modèles économiques. Cette configuration ravive la question de la dépendance et de la souveraineté culturelle. « Historiquement, les récits sur l’Afrique ont été largement produits et diffusés depuis l’extérieur. Dès les indépendances, artistes et intellectuels ont formulé l’ambition de se réapproprier le récit du continent », analyse Alessandro Jedlowski.
La question des droits d’auteur demeure centrale. Pendant longtemps, de nombreux musiciens africains ont enregistré en Europe afin de s’appuyer sur des systèmes jugés plus fiables que ceux de leurs pays d’origine. Aujourd’hui encore, les situations restent contrastées. En Côte d’Ivoire, des dispositifs existent mais fonctionnent partiellement. Au Nigeria, le cinéma dispose d’une commission nationale du droit d’auteur, mais les moyens manquent pour lutter efficacement contre le piratage. Cette fragilité explique le rôle central des performances live comme principale source de revenus.
La création africaine a trouvé ses publics. Le chantier qui s’ouvre désormais est celui des cadres économiques, juridiques et institutionnels capables de lui permettre de durer et de rester maître à bord.